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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 18:21

Une évidence !


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


Entré dans le répertoire de la Comédie-Française avec « l’Ordinaire », Vinaner revient aussi cette année au Théâtre de la Colline avec « Nina, c’est autre chose ». Un texte de 1976, qui dépasse son propre cadre, sa propre époque et prend ainsi la forme d’une chronique au sens où l’entendait Camus. C’est une mise en scène drôle et émouvante de finesse et de légèreté que signe Guillaume Lévêque. Un bel hommage au texte de Vinaver.

La situation de départ est simple, presque banale : Sébastien et Charles vivent sous le même toit et mènent une vie bien réglée et ordonnée depuis le décès de leur mère. Mais arrive la copine de Charles, et c’est le grand chambardement. Nina : une semeuse de trouble, de charme et de discorde. « Ni-na ». Deux syllabes pourtant bien inoffensives, deux sonorités quasi enfantines. Et pourtant ! Après avoir chamboulé leur quotidien et leur mobilier de vieux garçons, elle les quitte pour un autre, tout tranquillement, avec un naturel désopilant. Surgit alors une autre béance, celle que Nina a laissée…

La mise en scène de Guillaume Lévêque saisit parfaitement les enjeux du texte et les orchestre avec habileté. En ce sens, elle est incroyablement maîtrisée et juste, cadencée sur le rythme du texte, incisive comme la lame d’un couteau qui disséquerait les relations humaines. Une pièce « en douze morceaux », des tranches de vie comme celles du rôti que découpe Sébastien au deuxième morceau, ou des morceaux d’une partition de musique.

© Pascal Victor | Artcomart

De ce point de vue, le jeu de la comédienne Léna Bréban m’a particulièrement frappée : il évolue, s’adapte, s’intensifie. Il est saisissant de constater avec quelle légèreté câline et sensuelle elle s’impose au fil des morceaux. En dépit de son appétit de vie, elle n’est jamais vulgaire, se met à nu avec un naturel déconcertant. Le jeu de celle qui me confiait justement avoir envisagé le texte comme « une grande partition musicale » n’a pas de fausse note, son intensité va crescendo et s’apaise peu à peu dans les derniers morceaux. La légère gaieté qu’elle parvient à maintenir avec finesse de bout en bout est une véritable performance d’actrice !

Dans cette mise en scène, tout se fait écho, au service d’une intensité croissante que souligne l’accélération de la petite musique entre les morceaux. Évoquons aussi cette magnifique scène du bain éclairée par la lumière tamisée d’une intimité forcée. Où le jeu des comédiens reste sobre, n’entraîne jamais le spectateur dans le camp des voyeurs. De même, les sentiments n’affleurent guère, mais les quelques changements imperceptibles sont matérialisés par la mise en scène. Un renoncement au pathétique tout à fait salutaire et qui aurait coûté au texte sa force, aux dialogues la violence de leur impact. Charles : « C’est toi qui lui dit. » Sébastien : « C’est mieux si c’est toi. Elle te craint plus que moi. Elle est quand même à toi. Maintenant je ne sais plus. Tu l’as amenée, Charles, c’est à toi de le faire. Elle est devenue à nous deux, faisons-le à deux, je veux dire qu’on pourrait lui parler ensemble. »

J’apprécie tout particulièrement chez Vinaver ce refus de la sentimentalité facile, cette virulence imperceptible des affrontements qui préfère s’inscrire dans les mots, dans les mécanismes de domination (que ce soit à l’usine en arrière-plan avec l’engagement syndical de Sébastien, au salon de coiffure ou dans l’intimité forcée du huis clos fraternel). Le triangle amoureux qui s’y instaure m’a fait aussitôt penser à Jules et Jim, où, là aussi, le désir passe par la médiation d’un tiers, refuse le simple tête-à-tête. Mais Nina, c’est encore autre chose… 

Claire Stavaux


Nina, c’est autre chose, de Michel Vinaver

Production Théâtre national de la Colline

La pièce est éditée dans le volume 3 du Théâtre complet de Michel Vinaver, L’Arche éditeur, Paris, 2004

Mise en scène : Guillaume Lévêque

Avec : Léna Bréban, Luc-Antoine Diquéro, Régis Royer

Scénographie : Claire Sternberg

Lumière : Pierre Peyronnet

Costumes : Isabelle Flosi

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Petit Théâtre

Métro : Gambetta

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 28 mai au 27 juin 2009, le mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 heures

27 € | 19 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

bourgois 18/01/2017 09:47

Subtil et drôle , les messages restent très actuels ; très bon moment ! MERCI

Aruélien Péréol 09/06/2009 18:03

C'est un très bon spectacle, très sensible tout en finesse, qui épouse le texte et porte les personnages. ça m'a fait penser à la Cerisaie montée par Françon, c'est-à-dire une mise en scène qui se fait oublier et qui porte les pesonnages, lq suite des situations... au public (plus que le texte)
Par contre, je ne vois pas que la nudité au théâtre ait à lutter par principe contre le voyeurisme des spectateurs. Pour ma part, j'ai trouvé que l'actrice qui jouait Nina était la moins remarquable des trois, un peu trop distante à son personnage (un peu surjoué).

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