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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 22:38

« Élitaire pour tous
ou populaire pour peu ? »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


« Un théâtre dans une ville : action culturelle, projet social ? » Animée par François Leclère, le directeur artistique du désormais fameux 5e Salon du théâtre, la rencontre entre Christophe Rauck et Pascal Rambert était, à mon sens, sous ses faux airs de rapport de la D.R.A.C. à faire fuir plus d’un amoureux du grand art (au grand air), juste l’une des questions les plus essentielles posées ce week-end.

Christophe Rauck, comédien et metteur en scène, est aujourd’hui et depuis 2008 directeur artistique du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Avant d’en prendre la tête sinon la charge, Christophe Rauck est passé par le Théâtre du Peuple de Bussang. Un théâtre de professionnels et d’amateurs, populaire lui aussi (en un sens qui reste à préciser).

Pascal Rambert est auteur et metteur en scène. Il est aujourd’hui et depuis 2006 à la direction du Théâtre (rebaptisé pour l’occasion) 2 Gennevilliers. Un lieu pour amateur, d’abord, créé pour « l’expansion de l’action théâtrale dans le cadre d’une décentralisation des activités artistiques », qui a acquis son statut de centre dramatique national grâce à son fondateur Bernard Sobel.

Les deux structures se ressemblent : lieux de décentralisation en marge de la cité, implantés dans ces zones de relégation qu’on appelait jadis banlieue rouge (et, mine de rien, les banlieues rouges sous l’étendard communiste ont un peu fait pour la culture). Pourtant, les deux projets se singularisent, et ce théâtre populaire voulu par tous deux se joue selon deux configurations sensiblement différentes. Christophe Rauck travaille à la rencontre d’une culture urbaine avec une demande de textes classiques. Conscient des contraintes matérielles, économiques, en un mot existentielles, il arpente sa ville pour se mettre en tête le principe de réalité (la pauvreté, la présence importante de sans-papiers, pour seuls exemples), qui échappe au théâtre. Mais ce manque, cette incomplétude peut-être est-il poussé à les combler pour s’accomplir totalement.

Ainsi, le mot d’ordre de Christophe Rauck est simple mais efficace : « l’important, c’est l’autre ». Avec sa municipalité, partenaire depuis les premiers temps du T.G.P., il se bat pour une « action artistique » qui ne soit pas la « [bonne] action culturelle », de la politique à bon frais émanant d’une lointaine directive ministérielle. Une anecdote qu’il nous livre (c’est aussi ça le principe de réalité) pour finir d’éclairer son expérience, son enthousiasme et son engagement : il était une fois, au bas des marches du redoutable parvis du T.G.P., un journaliste de télé et son micro, à tous les vents pointés. Une dame, enturbannée, aux couleurs du lointain s’en approche, avec dans ses bras une fillette. Le journaliste la questionne – trop heureux de pouvoir à coup sûr démentir le fieffé théâtreux, un croyant dans son genre, directeur de théâtre. Un contradicteur du tout-consumériste et partisan du « luxe accessible ». « Vous, allez-vous au T.G.P. ? ». Réponse attendue. « Non ». Et la fillette, alors, de lever le doigt : « Moi, j’y vais ». La morale de l’histoire ? Se former en se réformant, revenir à « l’élitaire pour tous ».

À Daniel Mesguish, un ancien directeur du T.G.P., le dernier mot : « Aujourd’hui, j’ose le déclarer, le Théâtre Gérard-Philipe ne s’adresse pas à n’importe qui. Élitaire ? Oui, puisqu’il s’adresse, si jamais le théâtre "s’adressait", à ceux seulement qui, à un moment de la journée, n’ont pas peur de se plonger dans des lectures contradictoires, c’est-à-dire à ceux qui ne craignent pas d’ouvrir leurs fenêtres, de déchiffrer le monde. Ce public potentiel est assez nombreux pour qu’on puisse le nommer populaire. ».

Pour Pascal Rambert, même visée : du théâtre élitaire pour tous, mais une stratégie différente. Conscient du processus de gentrification qui s’empare de la ville, il n’ignore pas que la remise en cause du réel qu’opère le théâtre est rebutante pour qui a des conditions de vie déjà difficiles. Une contrainte supplémentaire, enfin, celle de l’inscription dans le temps de toute action théâtrale. Elle n’est pas toujours possible. Son activité est donc informée par le principe de réalité, que nous disions faire défaut (pour le meilleur et pour le pire) au théâtre. Cependant, il ne cherche pas tant à faire avec qu’à se donner un idéal exigeant comme idée directrice de son action. Il insiste ainsi sur l’aspect « élitaire » de la formule vitézienne. Il pallie le problème de l’inscription dans le temps en développant la transmission et la formation grâce à un atelier d’écriture, qu’il anime lui-même, ouvert à tous. Son théâtre est conçu comme une chatière, un lieu de découverte plutôt que de reconnaissance du déjà connu, bref, un lieu dévoué aux arts vivants, à l’activité artistique (théâtrale, chorégraphique) contemporaine, qu’il ouvre au public lors les séances de répétitions. Sa conclusion ? « Accepter de diriger un théâtre, c’est accepter d’être changé ».

Le temps et l’espace sont les contraintes constitutives du théâtre en banlieue. La transmission et l’ouverture pour un théâtre de proximité (une recherche de l’alliance du proche et du lointain, une belle définition du théâtre, assurément), et la volonté d’en faire un « lieu poreux » (la formule est commune aux deux intervenants) y répondent. Le dilemme d’un théâtre de proximité qui ne soit pas un théâtre au rabais mériterait d’être approfondi pour en saisir tous les paradoxes. Et la question posée très justement par le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, alors directeur des Amandiers de Nanterre, dans un article rédigé en 2001 en réponse à une question du C.A.E.S. du C.N.R.S (« La notion de théâtre populaire a-t-elle un sens aujourd’hui ? »), est reprise elle aussi. « Élitaire pour tous ou populaire pour peu ? » : tel est résumé l’enjeu du théâtre en banlieue. Rendons grâce à l’organisateur de cette manifestation et à la pertinence de ses interrogations. 

Cédric Enjalbert


Un théâtre dans une ville : action culturelle, projet social ?

Avec : Christophe Rauck et Pascal Rambert

Rencontre animée par François Leclère

Salon du théâtre et de l’édition théâtrale • place Saint-Sulpice • 75006 Paris

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