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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 20:02

Petites leçons d’aveuglement à l’usage des non-voyants


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


L’humour de Georges Feydeau a été, en quelque sorte, victime de sa postérité : les ressorts qu’il exploite ont été tant réemployés dans les comédies de boulevard qu’il faut une mise en scène et des acteurs excellents pour lui éviter la pénible impression de déjà-vu, et en rendre sensible la substantifique moelle. De ce point de vue, la version de « la Dame de chez Maxim » à laquelle j’ai assisté récemment, dirigée par Jean-François Sivadier, est classique mais assez efficace. Elle doit beaucoup à la prestation de Norah Krief, qui brûle les planches en Môme Crevette.

Le docteur Lucien Petypon, jusqu’à cette fatale soirée de beuverie, était un homme parfaitement respectable. Certes, il y avait bien sa femme, Gabrielle, dont la sensibilité religieuse lui faisait proférer quelques opinions au mysticisme douteux, et son bon ami le docteur Mongicourt, dont le goût pour la noce l’entraînait à quelques débordements de potache. Mais, rien, vraiment rien, qui puisse remettre en cause le parfait ordonnancement de sa vie. Quelle mouche l’avait donc piqué de suivre son espiègle collègue dans ses libations rituelles ? Et que diable va-t-il donc faire de cette môme, qui se retrouve maintenant dans son lit ?

Car, voilà, dans cette pièce, comme souvent chez Feydeau, l’alcool et la femme sont les deux grains de sable qui viennent gripper la belle mécanique de l’existence bourgeoise. On commence par vouloir sauver les apparences, et le mensonge, nourri par l’incapacité de chacun à remettre en cause sa vision du monde, grossit au point que personne ne comprend plus rien à rien. La seule explication logique qui demeure est que l’autre est un fou.

Il faut dire que le docteur Petypon est tombé, chez Maxim, sur un sacré numéro. La Môme Crevette est l’incarnation de la « petite femme de Paris » à la vertu vacillante et la gouaille ravageuse. Norah Krief lui prête son physique chétif et clownesque, et son énergie débordante. Avec quelle délectation n’enchaîne-t-elle pas, avec son accent de titi à couper au couteau, les répliques joyeuses et tranchantes, qui mettent ce pauvre docteur au supplice ? Car là où lui essaie, comme il peut – d’ailleurs assez mal –, de se tirer de ce mauvais pas, la vitalité totalement amorale de sa maîtresse d’un soir rajoute toujours plus de chaos au chaos. À croire qu’elle y prend du plaisir. La scène où la Môme pousse la chansonnette devant un parterre de notables tourangeaux est à ce titre un modèle du genre, à se tordre de rire.

« la Dame de chez Maxim » | © Brigitte Enguérand 

Ce spectacle, bien sûr, ne serait pas aussi jouissif sans un acteur capable de rendre avec humour le supplice de Lucien Petypon. Nicolas Bouchaud incarne un docteur dont le corps part en vrille. Devant l’énormité du défi qui se présente à lui, devant son incapacité à trouver une conduite adéquate, ou bien il fait n’importe quoi, et improvise une danse de Saint-Guy improbable, ou bien il abandonne le terrain, et se réfugie dans des syncopes brutales. J’ai trouvé ces effets comiques non seulement réussis, mais aussi particulièrement pertinents. Son univers mental s’effondrant, il est tout à fait cohérent de voir se manifester chez lui ces symptômes quasi psychiatriques.

Le reste de la distribution est à la hauteur de ces deux rôles clés. Je distinguerai néanmoins l’excellente interprétation qu’a faite Gilles Privat du général Petypon du Grêlé (l’inévitable oncle des pièces de Feydeau). La diction de Stephen Butel, dans son rôle du Dr Mongicourt, criarde et dont le phrasé est systématiquement le même, a eu en revanche tendance à m’agacer quelque peu.

Toute cette belle troupe s’amuse de manière évidente, mais ne peut empêcher un démarrage de la pièce assez lent puis un rythme irrégulier, que je regrette un peu. Certains moments sont menés tambour battant, et entraînent vraiment le spectateur dans une tempête de malentendus et de folie (plus ou moins) douce. Mais cela retombe. Et puis cela reprend. J’aurais bien aimé, pour ma part, que ma tête soit mise sens dessus dessous, du début à la fin, sans qu’on me laisse la moindre seconde de répit pour reprendre ma raison et mon souffle.

Ne sommes-nous pas, nous aussi, comme le Dr Petypon, désespérément accrochés à notre petit monde ? Et n’essayons-nous pas, vaille que vaille, de le sauver du naufrage lorsque la réalité vient le heurter sous la ligne de flottaison – quitte à inventer les mensonges les plus grossiers ? Cette dimension pessimiste – nihiliste ? – du théâtre de Feydeau a été peu exploitée par Jean-François Sivadier. Un peu de noirceur aurait pu encore rehausser l’intérêt du nez rouge. 

Vincent Morch


La Dame de chez Maxim, de Georges Feydeau

Mise en scène : Jean-François Sivadier

Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit

Avec : Nicolas Bouchaud, Cécile Bouillot, Stephen Butel, Raoul Fernandez, Corinne Fischer, Norah Krief, Nicolas Lê Quang, Catherine Morlot, Gilles Privat, Anne de Queiroz, Nadia Vonderheyden, Rachid Zanouda, Jean-Jacques Beaudouin, Christian Tirole

Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, Nadia Vonderheyden

Scénographie : Daniel Jeanneteau, Jean-François Sivadier, Christian Tirole

Lumière : Philippe Berthomé, assisté de Jean-Jacques Beaudouin

Costumes : Virginie Gervaise

Son : Cédric Alaïs

Maquillage, perruques : Arno Ventura

Chant et piano : Pierre-Michel Sivadier

Collaboration artistique exceptionnelle : Anne Cornu, Olivier Férec, Vincent Rouche

Régisseur général : Dominique Brillault

Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 0970 468 348

Du 20 mai au 25 juin 2009, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 3 h 30

31 € | 16 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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