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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 15:49

S’engager sans rougir


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


En 2006, Guy-Pierre Couleau travaillait à une mise en scène des « Justes » d’Albert Camus. Les deux écrivains, amis et sensibles aux questions de l’engagement politique correspondaient à coups de pièces de théâtre. Et c’est en réponse aux « Mains sales » (1946) que Camus écrivit « les Justes ». Dans une démarche de restitution de la figure mythique « Camussartre », un des plus célèbre binômes d’auteurs, Couleau a donc proposé à la même équipe de comédiens de travailler sur le texte de Sartre qui, servi par une scénographie sobre et très esthétique, exhale toute sa profondeur sans intellectualisme poussif.

J’ai toujours aimé lire le théâtre de Sartre, subversif et percutant. Sur les planches, pourtant, il m’a souvent déçu par un déséquilibre systématique entre le jeu des acteurs (la théâtralité, les êtres humains évoluant sur les planches) et la dialectique (la dimension intellectuelle très présente dans le théâtre de Sartre). La mise en scène de Couleau, à l’Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, m’a fait revenir sur mes positions. Quel plaisir quand des gens de théâtre se saisissent de cet auteur sans séparer la chair des idées ! Quand les comédiens sont des êtres vivants, que la profondeur de la réflexion n’a pas vidés de toute substance, mais a nourri en complexité leurs personnages ! Quel soulagement, enfin, de voir des artistes soutenir et défendre un théâtre politique sans rougir et sans en faire des tonnes ! Oui, l’art est un engagement politique (au premier sens du terme, au sens de polis, « la cité » en grec). Mais combien sont-ils à en assumer cette dimension, pourtant fondatrice, sans prendre des gants d’hygiéniste ?

Pour ce qui est du sujet des Mains sales, je laisse à l’auteur le soin de vous l’exposer : « Un mot de Saint-Just (« nul ne gouverne innocemment ») m’a fourni le thème des Mains sales. Partant de lui, j’ai mis en scène le conflit qui oppose un jeune bourgeois idéaliste aux nécessités politiques. Ce garçon a déserté sa classe au nom de cet idéal, et c’est encore en son nom qu’il tuera le chef qu’il admirait, mais qui a préféré la fin au choix des moyens. J’ajoute que ce droit, il le perdra en l’exerçant. À son tour, il aura les mains sales » * .

Bien que sobre, la mise en scène, qui s’ouvre sur une vidéo doublée par la voix de Sartre (laquelle nous met dans le contexte de la guerre de façon très efficace et sans affectation), est d’une grande richesse. Je ne vous la décrirai donc pas pour vous en laisser la surprise. Par ailleurs, le travail des lumières (Laurent Schneegans) est à couper le souffle : un esthétisme quasi cinématographique sans ostentation, des ambiances créées par d’ingénieux détails, une finesse au service de l’action, en collaboration étroite avec la scénographie.

© Grégory Brandel-Synchrox 

Je plie le genou avec un plaisir sincère à l’intention des comédiens, et en particulier aux interprètes des rôles de Hugo, Höederer et Jessica. Ils sont simples et profonds. Ils « jouent », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas mis de côté la partie ludique et créative inhérente au métier de comédien… Comme c’est agréable !

Je ne me souviens pas de la dernière fois où il m’avait été donné de voir, sur une scène de théâtre, un baiser qui résonne de véracité. Quand Höderer s’approche de Jessica pour l’embrasser, alors qu’il n’a pas touché une femme depuis six mois, la tension du désir est palpable. Elle se sent dans l’air entre les corps, dans cette tension qui les lie. Pas de singerie grotesque de désir lubrique, pas de gestes grandiloquents. Et, lorsqu’il la touche, il y a de l’électricité dans l’air… Je dis bien de l’électricité. Il ne s’agit pas de « sulfurisme » facile. La scène finale, que je tairai pour sauvegarder le mystère, est jouée avec une force et une simplicité qui font de deux mots une explosion qui nous colle au siège.

Seule la clarinette m’a chiffonnée. Et c’est du dernier cri que de lier les actes par une petite musique d’ambiance censée éviter au spectateur d’être brutalement tiré de son état. Cette manie, qui doit son existence au cinéma, est assez fatigante et crée un brusque changement de dimension qui, au lieu de faire le pont d’une situation à une autre, fait rupture (la musique hors plateau, doublée du noir fait sur la scène). C’est comme si on nous faisait patienter pendant le changement de décor… En tout cas, les Mains sales reste un très bon moment de théâtre et de réflexion, Guy-Pierre Couleau nous offrant une mise en scène esthétique, sobre et puissante, servant à merveille l’ironie délicieuse de Sartre. 

Lise Facchin


* Entretien entre Sartre et Leener, le Figaro, 30 mars 1948.


Les Mains sales, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène : Guy-Pierre Couleau

Avec : Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec, Gauthier Baillot, Xavier Chevereau, Michel Fouquet, François Kergourlay, Olivier Peigné, Nils Ohlund, Stéphane Russel

Scénographie : Raymond Sarti

Costumes : Laurianne Scimeni

Décors : Jacques Brossier

Création lumière : Laurent Schneegans

Création musicale : Philippe Miller

Création vidéo : Michel Fouquet

Athénée-Théâtre Louis-Jouvet • 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

Du 7 au 30 mai 2009, le mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 20 heures, relâche le lundi et le dimanche, exceptionnelles le dimanche 17 mai à 16 heures et samedi 30 mai à 15 heures

Durée : 2 h 30

De 30 € à 6,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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