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4 juin 2009 4 04 /06 /juin /2009 05:22

La déraison d’État


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Que sont allées faire en Irak les armées tant américaines que britanniques en 2003 ? C’est à cette question que la pièce de David Hare, « Stuff Happens * » tente de répondre avec esprit, sérieux et culot. La pièce est comise en scène par Bruno Freyssinet et William Nadylam (qui l’a traduite) au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Une leçon d’histoire récente et… de théâtre !

Nous sommes en 2001. George W. Bush vient de succéder à Bill Clinton. Soudain c’est l’attentat du 11-Septembre. L’Amérique découvre, abasourdie, qu’elle aussi peut être atteinte sur son territoire par le terrorisme. Voulant châtier les coupables, Bush réunit son conseil de guerre : les « faucons » Donald Rumsfeld et Dick Cheney, le général Colin Powell curieusement plutôt « colombe » et, entre les deux, Condoleezza Rice alors au sommet de sa carrière. À l’autre bout de l’Atlantique, le travailliste Tony Blair apporte son soutien inespéré à ce qui va devenir le mariage de la carpe et du lapin. La pièce fait de ces caractères opposés les personnages d’une tragédie dans la plus pure tradition du théâtre shakespearien. Il y a du Henri VI en Bush comme du Richard II en Tony Blair et du Coriolan en Colin Powell.

Sa figure domine la pièce. Greg Germain trouve là le rôle de sa vie. Son Colin Powell bouleverse par sa justesse. Il faut dire que David Hare l’a soigné. Ce grand soldat, respecté sinon admiré par tous, premier Afro-Américain élevé au rang de secrétaire d’État, obligé de se cacher à lui-même l’incompétence de ses chefs pour aller « casser du bougnoule » au Moyen-Orient, voilà ce qui s’appelle une dramaturgie ! Les autres acteurs ne sont pas en reste : que ce soit Arnaud Decarsin en Tony Blair, Aïssatou Diop en Condoleezza Rice, Alain Rimoux en Donald Rumsfeld, Philippe Duclos en Dominique de Villepin ou Vincent Winterhalter en George W. Bush (tous deux sidérants), chacun habite son personnage avec une rare intensité. Sans jamais tomber, j’insiste, dans le mimétisme, moins encore dans la caricature. On est tout simplement, grâce à eux, à la Maison Blanche, à Camp David ou à l’O.N.U. en 2001, puis 2002, puis 2003, c’est-à-dire hier. Des acteurs de très haut niveau.

Mais c’est le cas de toute la troupe sans aucune exception. Citons encore Daniel Berlioux et Éric Prat, respectivement Dick Cheney et Hans Blix l’expert suédois chargé d’enquêter en Irak sur ces fameuses « armes de destruction massive » qu’aurait détenues Saddam Hussein. Les seules que lui (re)connaisse Colin Powell étant celles que Halliburton, le Dassault américain, lui a vendues. « Comment savons-nous qu’il a des armes de destruction massive ? Parce que, tout simplement, nous avons gardé le reçu. Voilà comment. », persifle à un moment donné le guerrier honnête homme. Son texte encore une fois est remarquable. Notamment cette longue tirade où l’ancien chef d’état-major de la guerre du Golfe (1991) vide son cœur en même temps que son sac. « On dirait que vous avez attendu pour parler », remarque alors benoîtement George Bush. « À peu près trente-cinq ans », lâche Colin Powell.

L’autre objection de taille à cette croisade ubuesque contre « l’axe du Mal » (on aura reconnu l’inimitable style de G. W. Bush junior) reste que, alors comme maintenant, aucun lien sérieux ne peut être établi entre le terrorisme d’al-Qaida et le régime de Bagdad, lequel prône une idéologie diamétralement opposée à celle de Ben Laden. L’épisode non prouvé de la capture de ce dernier, que des bisbilles entre Britanniques et Américains auraient fait échouer, est au fond moins loufoque qu’il n’en a l’air. Il révèle la loufoquerie de tout le système décisionnel anglo-américain de l’époque, qui va entraîner des morts par centaines de milliers, des milliards de dégâts et, par voie de conséquence, les futures défaites électorales du camp républicain (Mac Cain) et travailliste (Tony Blair) dans leurs pays respectifs. L’Irak tombeau des simplismes en matière de politique extérieure. Philippe Duclos, qui campe un Dominique de Villepin voltairien, souligne à cet égard le rôle difficile que la France sut alors jouer.

© Pascal Victor

Surtout n’allez pas croire pour autant à l’un de ces pesants talk-shows dégoulinant de bonnes intentions. Ce spectacle est méchant et intelligent. Il tape dur, y compris sur tous les clichés anti-Bush. Les rieurs du début comprennent d’ailleurs vite qu’on va assister moins à une farce qu’à un gâchis. Grâce aussi à Vincent Winterhalter qui fait de son George W. Bush un modèle d’intériorité, ce qui dans le cas de ce dernier relève de la gageure. Si j’osais, je dirais qu’on l’entend ne rien penser. Ce vide intérieur est, d’une certaine façon, la clé de cette fuite en avant, qui ne voit pas plus loin que le bout de sa statue. Celle que le monde reconnaissant lui érigera, croit-il, dès que l’Irak sera libre donc proaméricaine, forcément ! Tony Blair, lui, comprend trop tard qu’il s’est fourvoyé. C’est l’autre figure tragique de ce magistral jeu de massacre.

Un mot pour finir sur la double mise en scène de Freyssinet et de Nadylam. J’ignore comment ils s’y sont pris et se sont partagé la tâche mais le résultat est là. Ce Stuff Happens est un chef-d’œuvre. Avec des idées extraordinaires, dont celle de ces vidéos où les personnages se regardent mentir en gros plan à leurs peuples. Je ne sais comment ils font ça, mais on voit le comédien « sortir » en quelque sorte de lui-même pour aller avec les copains se regarder affabuler. Un grand moment. Il y a aussi celui où Tony Blair arrive en hélicoptère et où les « huiles » doivent lutter contre le souffle, certains emportés par lui mais tous rampant aux pieds des nouveaux « maîtres du monde ». Pas à penser, on l’aura compris. On rit presque autant qu’on frémit. De peur, rétrospectivement. La démocratie l’a échappé belle ! Pas le peuple irakien, à qui David Hare rend la parole pour conclure : « Le 11-Septembre a fait 2 973 morts et 24 disparus. Et en Irak ? Aucune idée. Personne n’a jugé utile de les compter. ».

Il ne reste malheureusement plus beaucoup de temps pour aller applaudir ce spectacle qu’on devrait déclarer, selon moi, d’utilité publique. France 2, qui le filmait l’autre soir, le retransmettra certainement bientôt, mais ça ne remplace pas. Chapeau à Jean-Louis Martinelli, directeur des Amandiers, d’avoir eu tant de flair. À tout point du vue, une réussite. 

Olivier Pansieri


* « Stuff happens ! » (C’est des trucs qui arrivent !), répond Donald Rumsfeld à des journalistes au lendemain de la chute de Bagdad (9-14 avril 2003), ville sonnée par les bombes, où règne alors un immense chaos, diffusé aussitôt par toutes les télévisons. On y voit d’innombrables scènes de violence et de pillage, dont celle du musée d’archéologie d’où jaillit soudain un gamin, emportant dans ses bras un vase sumérien !


Stuff Happens, de David Hare

Théâtre Nanterre-Amandiers

www.nanterre-amandiers.com

Mise en scène : Bruno Freyssinet et William Nadylam

Texte français : William Nadylam

Avec : Baptiste Amann, Daniel Berlioux, Olivier Brunhes, Cécile Camp, Alain Carbonnel, Arnaud Décarsin, Aïssatou Diop, Philippe Duclos, Greg Germain, Fabrice Michel, Éric Prat, Alain Rimoux, Vincent Winterhalter, Nathalie Yanoz

Lumière : Pascal Noël

Costumes : Olga Bouridah

Régie vidéo : Jérôme Boukni

Maquillage : Sylvie Cailler

Assistante à la mise en scène : Sarajeanne Drillaud

Administration de production : Daniel Migairou

Assistants stagiaires : Julie Grimoud, Perrine Malinge, Arthur Navellou

Photos : Pascal Victor

Coproduction La Transplanisphère | Théâtre Nanterre-Amandiers | T.N.P.-Villeurbanne | Chien vert

Avec le soutien de la D.R.A.C. Île-de-France et du D.I.C.R.E.A.M. | ministère de la Culture et de la Communication, avec le soutien du Jeune Théâtre national, de l’E.N.S.A.T.T. et du F.I.J.A.D. et l’aide d’A.R.C.A.D.I.

www.latransplanisphere.com

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. : Nanterre-Préfecture

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 13 mai au 14 juin 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 3 heures (entracte compris)

25 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Grégoire 08/06/2009 11:28

Allez voir le reportage sur Stuff Happens sur culturebox :
http://culturebox.france3.fr/all/11710/%22Stuff-Happens%22....ou-comment-le-pire-a-pu-arriver-en-Irak.-

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