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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 16:06

L’urgence Carleton


Par Astrid Cathala

Les Trois Coups.com


Entretien avec Dominique Carleton, à l’occasion de la publication de sa pièce « Une voix pour toutes » aux éditions Théâtrales, de sa présence au 5e Salon du théâtre et de l’édition théâtrale et de la lecture de sa pièce, pendant ce même Salon, par la comédienne Dominique Frot.

Les Trois Coups. — Une voix pour toutes, est-ce un chemin de croix ? Un parcours du combattant ?

Dominique Carleton. — Ça n’a pas été un parcours du combattant. C’est très bien de commencer par ça. Ça a commencé avec, par, à cause de Pierre-André Boutang (1).

Mon troisième roman, Déposition 713705, avait été remarqué par Boutang. J’avais eu l’honneur de son attention et la chance de figurer dans un numéro de « Métropolis » – quand cette émission, son émission, était encore quelque chose sur Arte, et non pas ce qu’elle est devenue. Un immense parc à thèmes cultureux, avec une carte de métro pour générique, d’une vulgarité épouvantable…

Déposition 713705 avait donc retenu l’attention de Pierre-André Boutang, de l’immense Pierre-André Boutang, qui avait lu mes deux autres romans, lesquels lui avaient plu. Il m’avait interviewée. Il avait tourné son sujet à la maison. Il venait chez les gens, il prenait le temps, il ne coinçait pas un écrivain ou un chorégraphe sur un plateau de télé entre deux couturiers, une Miss Météo et trois footballeurs. Il venait chez vous, et vous interviewait comme il savait le faire, c’est-à-dire en ne se montrant pas, avec cette voix de basse… Il m’a suggéré d’écrire « quelque chose qui serait un one-woman-show », que j’aurais pu jouer… Il m’a conseillé d’écrire, en tout cas, quelque chose « pour la scène ».

C’est resté dans un coin de ma mémoire. Pendant cinq ans. Ça venait de quelqu’un qui avait des choses à dire et les moyens de le faire savoir, et doté d’un intellect qui continue de m’impressionner. Or, ce texte-là, Une voix pour toutes, je devais le porter, et il avait dû le sentir. C’était un accoucheur extraordinaire, Boutang. De même que c’était un accoucheur durant les interviews, c’était un accoucheur extraordinaire des âmes. C’était un homme très occupé par sa société de production. En outre, il était mis sur la touche par Jérôme Clément sur Arte. Nous ne nous sommes plus beaucoup vus.

Cinq ans après, ce texte est sorti de moi, pressé comme un lavement, mais en moins liquide puisqu’il est sorti tout armé. En quinze jours. De la première à la dernière ligne. Et puis j’ai laissé reposer. J’ai retravaillé dix jours ensuite et encore et deux autres fois, pendant deux semaines.

Quelques mois plus tard, en juin 2008, il s’est passé quelque chose d’assez étonnant. J’ai reçu un appel téléphonique étrange. J’ai décroché et j’ai entendu : « Madame Schplut ? » J’ai répondu : « Ah non, c’est une erreur ! » En raccrochant, je me suis dit que je connaissais cette voix. Une seconde après, la voix me rappelle. « Madame Schplut ? ». « Non » ai-je dit. C’est toujours une erreur. Mais qui êtes-vous ? » Et la voix m’a répondu : « Je suis Pierre-André Boutang, documentariste ». À deux reprises, il s’était trompé de nom et de numéro de téléphone sur la ligne C de son répertoire. Nous étions troublés par cette méprise. Nous nous sommes très peu parlé, mais juste assez pour que je lui dise que j’avais suivi ses conseils et que j’avais écrit une pièce, un soliloque, pour une comédienne.

Lorsque nous avons raccroché, j’ai su que plus jamais je ne l’entendrai. Le fait est que deux mois plus tard, le 20 août 2008, alors qu’il était en vacances, Pierre-André Boutang s’est noyé en Corse. J’attribue son insistante erreur téléphonique au fait qu’« on » la lui a fait commettre pour que nous nous disions adieu. Ma pièce était écrite et en passe d’être publiée. Il le savait enfin. Je lui devais cette information. Nous nous disions adieu. Quoi de plus normal en somme ?

C’est une normalité récurrente chez moi. Je connais très souvent ce type de phénomènes, d’« annonces ». Oui. C’est fréquent, ce genre de choses. C’est comme ça pour moi. Depuis toujours. C’est fréquent, mais cette histoire m’a beaucoup marquée.

Quand ma pièce a été publiée, en janvier 2009, j’ai tout de suite appelé l’assistante de Pierre-André Boutang, Annie Chevallay, et je la lui ai envoyée. Autant je n’aimerais pas du tout notifier des remerciements nominatifs en exergue de mes livres, autant j’ai dit à Annie que cette pièce je la « devais » à Pierre-André. Et je pense qu’il est là, maintenant, autour de ce texte. Je le crois.

Il n’y a donc pas eu de chemin de croix. Du tout. Il y a eu une croix. De toute façon, dans ce que j’écris il y a toujours une croix… C’est très gênant de dire ça de soi, mais je crois que je suis un écrivain profondément mystique. Mes romans le disent en tout cas. Ceux qui m’ont prise à bon compte pour un voyou de la littérature violente et déprimiste ne voient pas cela. Un écrivain mystique et christique, même, sans doute. Mystique, christique, violente. Ça s’impose dans cette pièce, vraiment. Sans bondieuseries pourtant. Mais il y a les anges, Marie, et le martyre de certaines innocences, de certaines enfances. Qu’est-ce que c’est que le Christ ? Que nous dit-il, si ce n’est qu’il nous faut donner la parole à ceux qui ne l’on jamais eue ? Or, écrire, qu’est-ce que c’est ?

Dans ma vie, il y a certainement eu des chemins de croix, mais ce livre-là n’en était pas un. C’était un lavement sans scatologie. Une expulsion. De l’âme. Pas une expulsion du fion, heureusement. Parce qu’écrire « avec ses tripes » n’est pas un garant de qualité. Dans les tripes, il y a beaucoup de merde. Alors qu’écrire dans l’urgence de ce qu’on ne peut retenir davantage peut être un garant de qualité. L’impérieuse nécessité d’écrire peut être un garant de qualité. Bataille, dans le Bleu du ciel, ne dit pas autre chose : « Comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

En littérature, je me méfie de deux choses. D’abord, de l’écriture dite viscérale, exclusivement viscérale, écrite avec du caca, du caca pur, qui est une encre peu sympathique. Ensuite, je me méfie de la littérature de type arte povera, qui n’est pas une épure, mais qui est pauvre comme on est fauché, sans un, comme on a les poches vides. Et pas que les poches. Le cerveau aussi. Cette littérature assez grotesque, de type : « Tu as vu ? — Oui. — Moi, j’avais pas vu. — Oui, mais moi, j’avais vu. — Depuis longtemps ? — Je sais pas. » Non ! Assez ! Il faut tout de même que les mots s’accrochent à des paires de fesses, et qu’elles soient charnues. Par conséquent, il ne faut pas oublier qu’on vient de Molière, de Racine, de Montherlant et de Claudel, qui s’y connaissaient en chair et en fesses ! Faut écrire, hein ! Écrire ! Parce que, sinon, c’est pas la peine. Comme disait Jean Paulhan, sinon on écrit « encore des livres que c’est pas la peine » !

Des livres ? C’est fou ce que j’en lis ! Mais je pense que je ne pourrais pas être éditeur. Si je l’étais, ça ne pourrait pas marcher. Économiquement, ce serait impossible. Je pense que je ne publierais que trois livres par an. Il faut être éditeur et rentier pour faire ça aujourd’hui. Ou éditeur entretenu. Pourtant, c’est ce qu’il faudrait faire. Ne publier que trois ou quatre livres par an. Pas plus. Globalement, pour parler de textes de théâtre, et au risque de continuer à me faire un maximum d’amis, je considère mauvaise la qualité de ce qui se publie. On peut tout écrire. On peut écrire en slam ou en dub, par exemple, on peut, et si cela s’impose, on doit ! Mais il ne faut pas écrire pauvre ! Écrire pauvre revient à écrire pauvrement. Rien à voir avec l’épure, qui est sublime parce que riche en quelques mots, en quelques traits. Épurons, n’appauvrissons jamais ! Il faut arrêter d’écrire pauvre. Les mecs ne viennent pas au théâtre pour voir et écouter du pauvre ! Ils viennent pour voir des pauvres, éventuellement, mais représentés comme dans un tableau de Rembrandt, nimbés par la lumière de la comédie de la richesse et noyés dans leur ombre étique et tragique. Ils veulent de la richesse verbale. Ils veulent du travail et de la syntaxe, même s’ils ignorent qu’ils en veulent. S’ils achètent ce livre étrange qu’est une pièce de théâtre – ce qui est rare –, que ce soit un acte d’achat littéraire, nom de Dieu ! Non. Les mecs ne viennent pas acheter le Bottin !

Je voudrais dire autre chose, qui n’a rien à voir. Le personnage de ma pièce, Une voix pour toutes, de ce soliloque, s’appelle Camille. Camille est aussi le nom de l’héroïne de mon premier roman la Mer à boire. La Mer à boire, encore une histoire de mer. De mer, celle de la Tunisie que j’ai quittée sans jamais en être revenue je crois, et de la mère…

Les Trois Coups. — Pourquoi, ou plutôt comment, cette « sensibilité mystique » ?

Dominique Carleton. — Je me dis que je ne sais pas comment on peut être créateur sans ça. Sans la religion, la vraie, qui nous relie aux autres. Et à la réalité non ordinaire des choses. Je suis christique aussi, je pense. D’ailleurs, j’aurais bien aimé le connaître, Jésus, Yoshua, vraiment. Fallait-il qu’il soit important pour qu’une partie non négligeable du monde s’en réclame et commette encore aujourd’hui des horreurs en son nom, hélas.

Les Trois Coups. — Jésus-Christ, un symbole ?

Dominique Carleton. — Jésus n’est pas un symbole, il n’est pas entité in abstracto, il s’est même fait crucifier à cause de cela, parce qu’il était drôlement incarné. C’était un ongle incarné dans le pied infecté d’un monde boiteux. Il a existé. Mais le prodige réside dans le fait que c’est à la fois un prophète et un signe. Un être concret, de chair et de sang, en même temps que sa propre trace et que la fondation de sa postérité. Il en était tellement conscient qu’un jour il en prend un, un certain Simon, et qu’il lui dit, écoute, ne te fâche pas, mais à partir de maintenant, je serais rassuré si tu voulais bien que je t’appelle Caillou ; ou Pierre, tiens, Pierre, c’est pas mal. Ainsi, c’est sur toi que ma suite sera bâtie. C’est là le miracle. Cette conscience. Le miracle de cette conscience.

La symbolique n’est jamais que l’ombre portée du réel. Il n’y a pas de symbole qui ne soit adossé à la chose concrète. Ou bien alors il s’agirait de fiction paganiste. De superstition. Ce qui est très intéressant et souvent très beau, mais n’a rien à voir. Je comprends Jésus comme l’un des piliers de sagesse extrême, de ceux qui portent le monde comme ils peuvent et tant qu’ils le peuvent. C’est extraordinaire cette résistance extrême qu’il a opposée dans un pays ultra-sémitique, d’une misogynie parfaite. Dire de Marie-Madeleine (c’est évidemment très joliment dit en araméen) : « que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre », traduction : « que celui qui n’a jamais tiré un coup tarifé avec elle lève le doigt », c’était d’un courage !

Les Trois Coups. — Jésus-Christ, premier humaniste ?

Dominique Carleton. — Un des premiers résistants. Porter les péchés du monde. C’est : je suis un homme comme les autres. Fils de Dieu et fils de l’homme.

Comme je considère que je le suis. Sauf que je n’ai pas la moitié du minimum du quart de sa spiritualité ! Ma croix, c’est d’en être imprégnée, sans avoir le minimum de ce qu’il faudrait pour la vivre. Ça, ça m’accable. Vraiment. C’est très sérieux. Ça m’accable horriblement. Cette incapacité. Cette infirmité. Cette chose qui fait que je suis presque perpétuellement en colère. Cette colère comme un empêchement à la spiritualité.

Les Trois Coups. — Une voix pour toutes, une fois pour toutes ?

Dominique Carleton. — Une fois pour toutes, j’espère que non. Mais une voix pour toutes les personnes qui m’habitent et qui ne peuvent pas parler, comme le dit Camille, j’espère que oui.

Puisqu’on parlait de mystique, j’ai été par exemple horrifiée de ce qu’on a enfin révélé il y a quelques jours à propos de ces enfants irlandais, orphelins, torturés par des pères de l’église, des hommes et femmes se réclamant du Christ, justement. Des « frères », des « pères », des « mères », supérieurs en plus de ces saloperies, et des « sœurs ». Tous et toutes tortionnaires. De 1930 à 1990. Torturés, tous les jours. Des enfants, oubliés, cachés, ignorés, bannis, sans recours. Autour de leurs cris étouffés, le silence des lâches.

Et par-là dessus, le mien, de silence. C’est là où je suis un vrai clown de la mystique. Parce qu’en entendant cette horreur, j’ai pleuré pendant deux jours. Comme une vache. Et après ? En fait, c’est ça, l’horreur, ma croix. J’ai pleuré, et puis quoi, qu’ai-je fait d’autre ? Et après ?

Les Trois Coups. — Et après ?

Dominique Carleton. — Dans le meilleur des cas, je finirai ermite. Il y aura un miracle : je me laisserai pousser la barbe… Non, dans le meilleur des cas, j’arriverai à garder ma révolte intacte et je continuerai à écrire. Dans le pire, je mourrai étouffée par ma révolte et ma colère et je n’écrirai plus. C’est un risque. C’est un risque. C’est… C’est une tare. C’est une tare. Il faudrait que j’aie exactement la même capacité de pourfendre qu’aujourd’hui, avec la même armure, la même masse d’armes, la même épée, la même lance. Mais que mes armes soient d’un matériau beaucoup plus léger, moderne, super technologique. Pour que ça me tue moins. Que ça me tue moins… Je dis ça, mais je n’en suis pas sûre… Parce que quand ça me tue, advient l’écriture. C’est pour ça que j’écris toujours mes livres dans l’urgence. C’est toujours au moment où je vais mourir, tout le temps, tout le temps. C’est tout le temps, tout le temps quand je vais mourir.

Recueilli par

Astrid Cathala


(1) Pierre-André Boutang (1937-2008) : collaborateur de l’O.R.T.F. depuis les années 1960.

Il a filmé un nombre considérable de portraits de personnalités du monde des arts et des lettres pour « Les Archives du xxe siècle ».

À partir de 1987, il devient, à la demande de Georges Duby, responsable des émissions culturelles de F.R.3 et d’« Océaniques », diffusées par La Sept, le samedi après-midi sur France 3.

Après 1992, il est nommé directeur délégué aux programmes de La Sept-Arte, qui devient Arte-France, auprès de Jérôme Clément, avant d’être chargé pour Arte de nombreuses soirées « Thema » et du magazine culturel « Metropolis » de 1995 à 2006.

Parmi ses créations importantes, on peut citer l’Abécédaire de Gilles Deleuze, Sartre par lui-même, 13 journées de la vie de Picasso, Alexandre Soljenitsine, Depardieu, le regard des autres, Mao, une histoire chinoise (4 × 52 minutes), le Musée du quai Branly, La Joconde sourit aux primitifs, Jeanne M (2008), un portrait de Jeanne Moreau, etc. Son dernier documentaire, Claude Lévi-Strauss par lui-même, a été diffusé par Arte le 27 novembre 2008.


Née en Tunisie en 1953, Dominique Carleton vit à Paris, où, depuis 2000, elle se consacre entièrement à la littérature. Elle est l’auteur de trois romans – aux éditions Denoël, la Mer à boire et Une bête de somme, et Déposition 713705 aux éditions Léo Scheer –, de cinq fictions radiophoniques pour France Culture – la Porte-plume, Pure Silk, les Animaux domestiques, le Sang du cygne, (à) la belle étoile (prix Beaumarchais-France Culture 2002. Thème imposé : le cirque) – et d’une fiction radiophonique pour France Inter (le Monde à l’an vert).

Une voix pour toutes, publiée aux éditions Théâtrales en janvier 2009, est sa première pièce de théâtre.

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