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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 11:19

La maîtrise et l’ennui


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Tchekhov disait d’« Ivanov » que c’était sa seule comédie. Le célèbre metteur en scène hongrois Támás Ascher, rarement invité en France (la dernière fois, c’était à l’Odéon, en 1988, pour « les Trois Sœurs » du même Tchekhov), relève le défi et choisit de représenter comme un boulevard décadent ce qui rélève davantage, selon moi, de la comédie de mœurs sociale. Malgré certaines fulgurances, on rit jaune dans cet « Ivanov », où tout semble trop maîtrisé, et où l’ironie n’arrive que fugacement à lutter contre la dépression pugnace du personnage principal.

Le premier acte glace. Un homme seul, blafard, lit, affalé sur une chaise. Autour de lui s’étend un vaste plateau froid, carrelé, parsemé de flaques, aux murs jaunâtres… ambiance d’humidité lourde, glauque. On devine que ce décor sans vie est une personnification évidente – trop, peut-être – de l’état mental d’Ivanov. L’allusion à la pauvreté culturelle et humaine de l’ex-Hongrie soviétique est sans arrêt martelée : le hall de gare désaffecté qui tient lieu de demeure à Ivanov cède la place, dans les actes suivants, à une salle des fêtes déprimante et à une réception kitsch jusqu’à la nausée.

Le sujet, c’est la déliquescence progressive de l’univers de Nikolaï Ivanov, hier encore jeune homme plein d’énergie et d’idéaux, et désormais, à trente-cinq ans, trop fatigué par la vie pour envisager l’avenir. Du jour au lendemain, le spleen s’est rendu maître de lui, sous la forme d’un désamour pour l’existence en général et celle de son entourage en particulier. Cette « maladie de l’âme » a étrangement contaminé sa femme, phtisique, et son oncle, au bord de la folie. Profitant de cette déprime, Borkine, le métayer d’Ivanov, dilapide l’argent du domaine en paris stupides, placements hasardeux et fanfaronnades. La raison se doit de s’inviter dans cette débâcle. Elle le fera sous les traits d’un jeune médecin idéaliste, qui tentera de remettre le cynique sur le droit chemin.

Mon regard se perd dans cet élégant désespoir, et commence à se brouiller sur les écrans de surtitrage. Juste à temps, le deuxième acte, le meilleur du spectacle, a le mérite d’introduire une galerie de nobliaux de province, personnages sociaux au summum de la caricature. Leurs costumes, leurs attitudes, les poses qu’ils s’imposent, illuminent la pièce et la transforment en satire savoureuse. L’ennui les enlise, et exacerbe sans pudeur leurs traîtrises, faiblesses, manœuvres, l’humanité sordide et joyeuse qui les constitue, et à laquelle Ivanov préfère le détachement grandiose. Passagèrement dopé par ce défilé bienvenu de nouvelles têtes, Ivanov n’en reprend pas moins, quelques scènes plus tard, une mécanique ronronnante. Les gags, visuels ou non, se succèdent sans répit, les rires forcés des acteurs aussi. Le rythme a beau être endiablé, la torpeur s’installe.

« Ivanov » | © Éric Didym

L’apparition du personnage de Sacha est une étincelle qui mettra le feu aux poudres, dotant enfin la pièce d’une dynamique qui s’accroche à sa présence. Le physique, la voix et le visage gracieux de la jeune comédienne tranchent radicalement avec les silhouettes imagées, les « gueules » burlesques de ses comparses. Son rôle n’est pourtant pas exempt d’ironie ; éprise d’absolu, elle finira par l’être d’Ivanov, rêvant d’un « amour actif » où elle pourrait le sauver de son apathie morbide. Mais elle le joue avec une justesse, une sensibilité brûlantes qui transcendent la naïveté du personnage. À côté d’elle, le comédien qui interprète Ivanov s’englue dans une infinie caricature de lui-même, sans dérision aucune. En voulant exprimer l’angoisse identitaire du personnage, il n’atteint d’après moi qu’une exaltation pénible.

Mis à part Sacha, dont la flamme s’amenuise peu à peu au contact de la mélancolie d’Ivanov, j’ai souvent eu l’impression que les rôles principaux, notamment masculins, se soumettaient à des « performances d’acteur », une tendance qui, à la longue, finit par empêcher toute empathie. Les comédiens qui jouent Borkine et Ivanov, duo antithétique, ne cessent de le prouver : l’exubérance agaçante du premier le dispute à l’apathie tout aussi spectaculaire du second. Ce sont deux extrêmes que Tchekhov, à travers la mise en scène d’Ascher, rejette en bloc. Comme le personnage du médecin, dont la parole vraie sera méprisée tout au long de la pièce, il n’est ni séduit par Borkine, ni touché par Ivanov. Moi non plus.

Je me sens comme ce médecin, et je me surprends, au milieu des rires de la salle, à trouver le temps de plus en plus long. J’ai rarement eu le sentiment d’aller à ce point à contre-courant de l’impression générale. Au tomber de rideau, la troupe est rappelée plusieurs fois, l’enthousiasme est palpable. Comme les autres, j’applaudis le travail d’adaptation, la fluidité technique, le talent des comédiens et des figurants, mais le cœur n’y est pas… Où est le lâcher-prise ? 

Sarah Elghazi


Ivanov, d’Anton Tchekhov

En hongrois, surtitré

Mise en scène : Tamás Ascher

Dramaturgie : Géza Fodor, Ildikó Gáspár

Avec : János Bán, Zoltán Bezerédi, Judit Csoma, Klára Czakó, Csaba Erós, Ernó Fekete, Iván Fenyo, Adél Jordán, Tamás Keresztes, Villmos Kun, Gábor Máté, Béla Mészáros, Imre Morvay, Nagy Ervin, Szabina Nemes, Eva Olsavsky, Anna Pálmai, Réka Pelsóczy, Zoltán Rajkai, Agi Szirtes, Ildikó Tóth, Vilmos Vajdai, Máté Zarári

Scénographie : Zsolt Khell

Costumes : Györgyi Szakács

Lumières : Tamás Bányai

Musique : Marton Kovács

Production : Katona József Szinház (Théâtre Jozsef-Katona), Budapest

Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59000 Lille

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30

Les mercredi 28 et jeudi 29 mai 2009 à 20 heures

Durée : 3 heures, entracte compris

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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