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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 16:33

Poésie haletante


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


La programmation du Théâtre des Déchargeurs, situé en plein cœur de Paris, est des plus variées, mais toujours centrée sur les écritures contemporaines. Dans la petite salle « la Bohème », souvent dévolue aux pièces intimistes et aux concerts, se donne un spectacle inédit, dialogue entre voix et instrument sur des textes très actuels.

Nietzsche l’a prédit : « L’art des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes. ». C’est à cette réflexion que je songe en descendant l’escalier qui conduit au sous-sol du théâtre. Nous sommes encore quelques-uns à préférer ce soir la poésie au football, le murmure des voix aux cris de la fête, la sobriété d’une cave voûtée meublée de quelques tables et chaises aux écrans géants multicolores installés dans tous les bars et restaurants alentour. Dans cet instant suspendu qui précède la parole, le face-à-face silencieux entre les comédiens, assis micro en main sur des tabourets de bar, et le public fait naître une gêne aussitôt dissipée par des sourires complices.

Poète bien installée dans son époque, Solenn Fresnay n’est en rien représentative d’une forme d’art démodée. C’est en effet sur un blog hébergé par le site Myspace que l’auteur donne à lire ses textes. Ceux-ci font l’épreuve de la scène pour la première fois, à travers un choix de vingt-trois textes sur environ deux mille mis en ligne ! Dans ce contexte, la dimension fortement autobiographique de cette poésie n’est pas une surprise. Ce qui frappe dans un premier temps, c’est cette tendance du je à envahir tout l’espace du texte. Pour autant, si elle reste proche de l’expérience quotidienne, la parole poétique parvient à échapper aux lourdeurs de la confession. Chez cette « jeune femme qui écrit comme elle respire », on sent moins le désir de révéler les secrets d’une intimité que celui de donner du sens à chaque instant de son existence. À travers l’évocation d’instants vécus, d’émotions, de souvenirs, l’auteur s’interroge sur sa vie (« Pourquoi suis-je devenue ainsi ? ») dans une incessante quête d’identité.

« Laisse la porte fermée en entrant » | © Yann Martin

Une inquiétude parcourt cette écriture, et la « lecture sonore », selon l’expression choisie par l’auteur, est un bon moyen de l’exprimer. Parler la poésie, c’est faire entendre la parole à son jaillissement, comme si elle s’improvisait devant nous. Et cela convient bien à ces textes qui disent la peur et l’intensité de vivre. De même, le choix de faire intervenir deux comédiens de sexe différent, en diffractant le je, évite l’écueil solipsiste *. Nadine Bellion épouse de façon très convaincante le rythme enflammé des vers. Philippe Baron, lui, par la chaleur de son timbre, sait se faire plus confidentiel et plus profond. Tous deux demeurent immobiles, comme s’ils préféraient s’effacer pour laisser la première place aux mots. Leurs voix amplifiées se mêlent agréablement aux arpèges fluides de Jean-Baptiste Naturel au piano. La poésie orale a existé à toutes les époques, jusqu’au slam d’aujourd’hui. Pourtant, c’est moins au slam que l’on pense qu’aux performances des poètes beat dans le San Francisco des années cinquante – sans doute à cause de la musique, ou parce que les mots de l’artiste paraissent sans cesse tendus par un sentiment d’urgence.

Solenn Fresnay ne fait toutefois ni dans la provocation ni dans la démesure, ce qui la distingue de ces glorieux aînés. En effet, tout cela reste assez sage, malgré la violence de certains textes, qui savent dire la solitude et la vulnérabilité d’une femme dans la ville, évoquer les paysages urbains à travers ses lieux familiers : Bagneux, certains quartiers de Paris… Dans une langue très directe, parfois virulente, s’expriment les doutes et les échecs, les difficiles rencontres avec le sexe opposé, toute la douleur d’exister. Par exemple, « Puisque je dois mourir demain », sur une musique mélancolique, évoque la ville d’Odessa. À certains moments, les voix se superposent, s’entremêlent, font entendre le danger que représente l’irruption de l’autre, cette peur que laissait déjà pressentir le titre, et qui conduit à une forme de désespoir, voire à la tentation du saut dans le vide.

Heureusement, il y a les mots, et Laisse la porte fermée en entrant nous parle surtout d’une jeune femme qui se réfugie dans le langage et « ne rêve que de virgules et de points de suspension ». « Je me suis enfouie sous mes mots », dit encore l’auteur, qui a le sens des formules. Des silhouettes de femmes écrivains – Virginia Woolf, Françoise Sagan – surgissent comme autant de modèles identificatoires, ou comme des compagnes d’infortune. Cette poésie haletante, qui laisse voir les fêlures de son auteur, semble poursuivre le fantasme de tout poète : que le rythme de ses vers se confonde avec sa vie : « Juste mes mots comme ultimes compagnons de mon voyage ».

Le spectacle se veut la première ébauche d’une création qui dans l’avenir s’ouvrira à d’autres formes artistiques. Peut-être cette évolution permettra-t‑elle de remédier à une certaine uniformité de ton, et apportera-t-elle mouvements, surprises et ruptures. 

Fabrice Chêne


* Solipsisme : conception selon laquelle le moi, avec ses sensations et ses sentiments, constituerait la seule réalité existante.


Laisse la porte fermée en entrant, de Solenn Fresnay

Lecture sonore

Coréalisation Les Déchargeurs | compagnie Vicky-Messica

Avec : Nadine Bellion, Philippe Baron

Musique : Jean-Baptiste Naturel

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Métro : Châtelet

Réservations : 0892 70 12 28

Du 19 mai au 18 juin 2009, les mardi, mercredi, jeudi à 21 h 45

Durée : 1 heure

16,50 € | 13,50 € | 11,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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