Partager l'article ! « Do Animals Cry », de Meg Stuart (critique de Maud Dubief), Théâtre de la Ville à Paris: Insolent et brillant ! ...
ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Insolent et brillant !
Depuis 1991, la chorégraphe Meg Stuart construit des œuvres à la lisière du théâtre, de l’architecture et des arts plastiques. Ses créations vont bien au-delà des codes et préjugés que l’on peut avoir sur la danse contemporaine. En explorant l’intime et ce qu’il nourrit de situations complexes, la chorégraphe explore dans ses spectacles une réalité bien loin des convenances sociales. Sa dernière création « Do Animals Cry », créé de concert avec Damaged Goods, va une fois de plus bousculer nos sens. Choisissant de plonger en plein cœur du microcosme familial, ce spectacle nous confronte à une réalité, à la fois féroce et vivante, étonnamment singulière.
Do Animals Cry fait figure de métissage mesuré entre le théâtre et la danse. Derrière un portrait de famille particulier se cache tout ce que cette dernière contient de nécessité, de devoir : de complexité. Tantôt lieu de réconfort et de tendresse, tantôt source de problèmes inextricables. À partir de situations quotidiennes (réunion autour de la table, jeu avec le chien, chamailleries), la chorégraphie dit la cruauté et les non-dits sous-jacents des instants sensés être fédérateurs et sources de bonheur. Recueil des gestes les plus infimes du quotidien, ce spectacle défait les frontières, ténues, existant entre extérieur et intérieur, entre intime et collectif.
Le corps n’est donc plus individuel, mais collectif. À cet égard, le rôle de chaque interprète est interchangeable. On joue à l’autre, au père, au fils, à l’amant, à la mère, à la fille… Les codes de la famille sont passés au crible dans cet univers d’adultes où résonnent les gestes et les traces corporelles de l’enfance. En revenant au pays des débuts de vie, les apparences sociales sont écorchées et les remparts réconfortants du quotidien s’effondrent. Toute la bienséance de rigueur pour les rituels intimes explose dans l’étrange saga familiale que nous présentent ces six danseurs.
Leurs corps se défigurent, se disloquent et sont pris de convulsions en faisant craquer le bonheur mensonger du quotidien. Si la beauté naît de l’imperfection, alors ces corps emplis de désillusions et d’attentes, contaminés par le chaos extérieur, sont superbes. Dans un rythme syncopé, les interprètes explorent le rapport à l’autre, la vaine recherche d’équilibre et de liberté. Visiblement tirés directement de l’improvisation, les gestes ne sont jamais adoucis. Les situations et souvenirs évoqués sont féroces tant dans la gestuelle que dans les quelques mots prononcés. En conservant cette première écriture « brute de décoffrage », la réalité saisie dans toute sa violence est directement injectée dans les corps des danseurs.
© Gerald Koll
Ainsi, les interprètes ne cessent de mettre au jour les points où l’on se met à nu. Ils sont déchirés entre des périodes de tensions intenses et d’autres où l’on effeuille des paroles, où l’on rit. Car pour ponctuer le silence de la danse, des bribes de phrases jaillissent. À l’image des gestes, les mots sont extraits de l’ordinaire. Et leur brutalité, leurs traits d’humour mesurés rendent d’autant plus mordant le portrait de ce microsome privilégié. Rien ne reste léger, tout prend une dimension grave. Prenons pour exemple un rire se transformant en chamailleries avant de devenir, inéluctablement, un corps à corps.
La scénographie et la musique sont à l’image des chorégraphies. Leur esthétique est impeccable et déroutante. Vous l’aurez compris, tout ici est trouble. On retrouve, dispersés sur la scène, des fragments de foyer : une table manquant de chaises, un escalier qui ne mène nulle part, ou encore un imposant couloir de branchages à l’arrière de la scène (tenant lieu de matrice, de cheminement, de cage ?). Sobrement, le cocon familial est, lui, réduit à une niche rose bonbon. La musique magnifique d’Hahn Rowe accompagne avec finesse les évolutions des danseurs. Quant aux jeux de lumières, oscillant entre chien et loup, ils achèvent de souligner avec intelligence le discours.
À la fin de la représentation, de nombreuses images persistent, tantôt saisissantes, tantôt cruelles. Encore faut-il, je suis forcée de l’admettre, entrer dans cet univers. Il est vrai que la perspective de deux heures ininterrompues peut paraître éprouvante. Pour ma part, j’ai été surprise et sincèrement touchée tant par l’esthétique que par le propos de cette création. Sans aucun doute, l’accueil que le public fera à cette pièce sera contrasté. Mais c’est sûrement le prix à payer d’une écriture libre, engagée et radicale. Et j’en suis intimement persuadée, quel que soit le sentiment que l’on s’en fait, Do Animals Cry ne laissera personne indifférent. ¶
Maud Dubief
Les Trois Coups
Do Animals Cry, de Meg Stuart
Compagnie Meg Stuart | Damaged Goods • O.L.V. Van Vaakstraat 83 • B-1000 Brussels
+ 32 2 513 25 40 | télécopie : + 32 2 513 22 48
Chorégraphie : Meg Stuart
Créé et interprété par : Joris Camelin, Alexander Jenkins, Adam Linder, Anja Muller, Kotomi Nishiwaki et Frank Willens
Dramaturgie : Bart Van den Eynde
Musique : Hahn Rowe
Scénographie : Doris Dziersk
Collaboration à la scénographie : Rita Hausmann
Costumes : Nina Gundlach
Assistante costumes : Noélie Verdier
Lumières : Jan Maertens
Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Réservations : 01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com
Du 26 au 30 mai 2009 à 20 h 30
Durée : 2 heures
23 € | 16,5 € | 12 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires