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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 17:15

Sombre menace sous gentil spectacle


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Ce soir au Théâtre Marigny, le public est relativement jeune. À l’exception de la dame « d’un certain âge » assise derrière moi et qui aura répété tout au long de la pièce « Oh, j’entends rien ! » (mais que je soupçonne d’avoir quelques problèmes de Sonotone), la salle offre un miroir relativement fidèle à la scène. Les trentenaires parlent aux trentenaires. De quoi ? Du déménagement d’Alice, entourée de ses potes et de son ex, pour une nuit de transition, au rythme des musiques qui ont marqué leur vie, et les nôtres. De quoi encore ? Ben, de joies, de peines, d’amour, de séparations, de premiers slows, de copains fidèles, de nouveaux départs et de peurs d’avancer. C’est bien joué, la scénographie est astucieuse, les clins d’œil sympas. Voilà. C’est un spectacle « sympa ». Comme je le redoutais.

Malgré mes tentatives honnêtes de mettre tous mes préjugés de côté, oui, je le redoutais. Pourquoi ? Parce que cette sympathie-là donne à une pièce la même fonction qu’une bonne glace quand il fait chaud, ou qu’une bonne couverture quand il fait froid : être indolore, enrobante. Répondant à un besoin instantané de confort. Ici, on offre au public un plaisir immédiat, fonctionnant par références communes : références musicales, télévisuelles, vestimentaires (Converse pour tous), émotives, même. Mais si le public rejoint les personnages dans les sentiments traversés, c’est dans le cadre d’un miroir d’émotions complaisant. Un ricochet de « eh oui, on passe tous par là… C’est la vie ! ». C’est une addition de clichés qui tire une larme tout en faisant soupirer d’aise. On n’interroge pas l’humain, voilà ce que je veux dire. On n’ouvre rien. Au contraire, on referme. On enferme. On clôt les portes de l’imaginaire pour mieux verrouiller celles du mimétisme. Et, renvoyant au spectateur un miroir accommodant et tirant sur l’émotion facile, on lui évite ainsi de prendre le moindre recul vis-à-vis de ce qui se passe sur scène, mais aussi de ce qui se passe dans sa vie, dans notre vie, dans la société où nous vivons, ensemble.

« l’Effet papillon »

Spectacle Ikea, spectacle de confort, qui ramène les enjeux du théâtre au besoin pulsionnel de cocooning qui semble sous-tendre les trajectoires individuelles en ces temps de crise. On vient s’y rassurer, s’y réchauffer. J’extrapole ? J’exagère ? Peut-être, mais je pense et continue de penser que le théâtre est un art sacré qui porte en lui une réelle mission. Et que, quand il se contente d’offrir un confort, ou un réconfort, immédiat et conciliant, quand il ne veut rien changer, rien provoquer, il peut devenir dangereux. C’est une dangerosité insidieuse, sournoise, et malheureusement largement répandue. Qui fleurit dans les bouches de celles et ceux qui considèrent « qu’on a bien le droit de pas se prendre la tête », ou qui m’accuseront d’être une « intello » qui refuse de se détendre et n’a envie que de se faire chier devant des spectacles incompréhensibles. Mais ce ne sont pas ceux qui m’inquiètent le plus. Non, ceux qui m’inquiètent, ce sont les décideurs, les injecteurs de finance, ceux qui choisissent volontairement, consciemment, que le théâtre, c’est ça. Car c’est à leur niveau que se situe le pouvoir, et que ce pouvoir-là, par son existence-même, est politique, porteur d’un sens, d’un choix et, plus largement, d’une vision de société. Et, quand le théâtre se fait la cocotte, la dame d’agrément, l’escort-girl de ces gens-là, la menace gronde. Car il n’est plus libre. Et, quand il s’en aperçoit, il est déjà trop tard. Trop tard pour jouer le rôle qu’il a, à mon sens, à jouer dans notre société, avec exigence, audace, engagement. Son grand rôle. Le seul qui, pour moi, vaille son existence. 

Élise Noiraud


L’Effet papillon, de Stéphan Guérin-Tillié et Caroline Duffau

Compagnie Le Vent dans le dos

Mise en scène : Stéphane Guérin-Tillié et Caroline Duffau

Avec : Dominique Guillo, Stéphan Guérin-Tillié, Anne Suarez, Alexandra London, Toinette Laquière, Denis Sebbah, Fabio Zenoni

Son : Vincent Butori et Jean-François Thomelin

Lumières : Patrick Clitus

Conception graphique et décors : Fred Remuzat

Théâtre Marigny • 190, boulevard de Charonne • 75020 Paris

Réservations : 01 53 96 70 20

À partir du 13 mai 2009 à 21 heures, du mardi au samedi, et samedi à 17 heures

Durée : 1 h 30

7,50 € | 10 € | 12,50 € | 15 € | 20 € | 25 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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