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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 10:24

Bérénice expulsée


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Faustin Linyekula, danseur et chorégraphe congolais, a été invité par la troupe de la Comédie-Française à mettre en scène la « Bérénice » de Racine. La lecture originale qu’il en propose, appuyée par des choix artistiques très forts, se concentre sur le statut d’étrangère de la reine de Palestine pour en faire le symbole de tous ceux qui sont rejetés et expulsés. Grâce à des acteurs excellents, il parvient à toucher le cœur.

Il n’est pas inutile de préciser ici la trame de la tragédie, pour bien souligner quels choix y ont été effectués : Titus, amant depuis cinq ans de Bérénice, doit succéder à son père, l’empereur Vespasien, qui vient de mourir. S’il ne pouvait écouter que ses sentiments envers elle, il l’épouserait sans délai. Mais il doit raisonner désormais en empereur, et Bérénice, aux yeux du peuple romain, souffre de deux handicaps majeurs : c’est une étrangère et c’est une reine.

D’un point de vue historique, si le premier point pose déjà un problème grave, le second est rédhibitoire, car depuis l’expulsion du dernier roi étrusque et l’avènement de la république, les Romains vouent une sainte horreur au système monarchique. Épouser une reine, ce serait pour Titus leur donner l’impression qu’il veut devenir roi, ce qui soulèverait immanquablement contre lui une grande partie de la population. César, dans sa liaison avec Cléopâtre, avait sous-estimé ce risque, et elle fut l’une des causes de sa perte.

Dans sa réflexion sur cette pièce, Faustin Linyekula s’est donc concentré non sur le statut politique de Bérénice, mais sur sa situation d’étrangère. Ce parti pris, dont on pourrait craindre qu’il ne respecte pas la complexité de l’intrigue, est en partie compensé par le fait que ces deux qualités, étrangère et reine, se recoupent nécessairement, puisqu’il ne peut pas y avoir, par définition, de reine romaine. Par ailleurs, en assourdissant cette thématique politique qui est pour nous archaïque, il en fait rejaillir une autre, beaucoup plus actuelle, qui est celle du sort que notre société réserve aux étrangers.

Cette idée de valoriser la thématique de l’étranger s’incarne par un choix audacieux dans la distribution : Antiochus, le soupirant malheureux de Bérénice, est incarné par une femme (Céline Samie), Bérénice est incarnée par un homme (Shahrock Moshkin Ghalam), Titus par un acteur d’origine africaine (Bakary Sangaré), les trois confidents (Arsace, Phénice, Paulin) par un seul acteur (Bruno Raffaelli). Chacun des comédiens est donc confronté à une étrangeté fondamentale par rapport au rôle qu’il incarne, comme s’il était en exil par rapport à lui-même, à une fracture intime qu’il ne peut combler. En outre, ce choix pose de manière évidente la question des discriminations auxquelles les orientations sexuelles donnent lieu.

Mais il ne s’agit pas seulement d’exprimer des idées. Dans le théâtre, la vérité ne sort que de la scène seule – c’est ce qui rend cet art aussi exigeant, et aussi redoutable. Faustin Linyekula a fait le choix d’une mise en scène extrêmement sobre, dépouillée, tant dans l’aménagement de la scène que dans les vêtements et le déplacement des acteurs. Tout est lent, mesuré, parfois à la limite du hiératisme. Et cet univers où tout paraît obéir à des lois aussi puissantes que subtiles, où tout geste n’est qu’esquissé, constitue un réceptacle idéal de la poésie racinienne – mots simples, ordonnés avec soin, capables de révéler les passions les plus violentes et les plus fondamentales de l’humain. Régulièrement, la guitare électrique de Flamme Kapaya vient se mêler au poème, toujours à propos.

Ici, chaque mot a un sens, chaque geste a un sens, et les uns et les autres se répondent. Bérénice, au début de la pièce si sûre d’elle, si forte – si « virile » –, relâche progressivement ses cheveux, rampe comme une tigresse blessée, s’effondre sur une bâche au milieu d’un amoncellement de costumes. Tout cela touche, et remue, au plus profond de soi-même. Il faut lutter pour que des larmes ne perlent pas. Et puis, comment ne pas se sentir concerné, en tant qu’homme, par le personnage de Titus, que les fluctuations de ses sentiments et de sa volonté rendent tour à tour veule et héroïque ? Se raisonner, se raffermir, décider mais souffrir. N’est-ce pas ce qui se passe dans toute décision authentique ? Bakary Sangaré insuffle à ce personnage une humanité remarquable.

C’est pourquoi, finalement, j’ai été étonné lorsque des images de tirailleurs africains ont été projetées pour clore la représentation, pour évoquer la mémoire de ceux qui se sont battus pour la France, mais que celle-ci avait abandonnés. Procédé de rappel que l’on pourra juger dans ce cas un peu lourd, mais qui était dans mon cas justifié : Faustin Linyekula avait si bien mis en scène Racine, et les acteurs l’avaient si bien interprété, que le parti pris de lecture m’était devenu invisible. Il n’y avait plus ni reine ni empereur, ni étrangère ni Romain : il n’y avait plus que des êtres humains qui s’aimaient et que la vie contraignait à se séparer. La dimension politique que l’artiste congolais entendait donner à cette pièce m’avait échappé.

Je ne sais si pour lui cette remarque est synonyme d’échec. J’espère, sincèrement, que ce n’est pas le cas. Sa lecture de Racine est marquante. Et je le félicite pour l’émotion, rare au théâtre, qu’il a su générer en moi. 

Vincent Morch


Bérénice, de Jean Racine

Mise en scène : Faustin Linyekula

Assistant à la mise en scène : Maurice Papy Mbwiti

Avec : Céline Samie, Shahrock Moshkin Ghalam, Bakary Sangaré, Bruno Raffaelli

Musique : Flamme Kapaya

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

Du 14 mai au 14 juin 2009, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, mardi et jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

22 € | 15 € | 11 € | 9 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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