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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 22:28

« Par-delà le bien et le mal », le moche


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Les affiches publicitaires faisaient depuis longtemps se retourner les passants des rues et autres vagabonds parisiens. « Sade / Nietzsche » soulignés d’une lèvre pulpeuse promettaient d’être égrillards. La curiosité toute professionnelle m’a porté rue du Maine, au Guichet Montparnasse, et accompagné encore. Comme les quelques couples venus s’encanailler pour pas cher.

La rencontre incongrue de l’écrivain libertin et du philosophe nihiliste sentait le coup marketing racoleur. Bingo ! Nietzsche et Sade sur un plateau, et alors ? Alors rien, vraiment rien, rien à voir entre les deux. Des amoralistes, soit. Tous deux émanant le souffre et pas très en odeur de sainteté. Certes. Et après ? Après, c’est tout le travail du marketeux : nous faire prendre les vessies du racolage pour les lanternes du théâtre. Les coquins de tous bords sortiront refroidis, car d’érotisme ou de libertinage, il n’est pas question. Immoralisme ? Nenni. Pornographie, alors ? Pourquoi pas, c’eut été une expérience avec « tel est pris qui croyait prendre » pour morale. Et les spectateurs voyeurs d’être pris la main dans le sac, le cerveau au panier, les yeux dans le trou de la serrure. Non point.

Et pourtant l’écran de télévision planté sur un piédestal en forme de croix en fond de scène laissait présager les prémices d’une bonne idée. Qui, au demeurant, n’en reste pas mauvaise. Cet écran, et les deux bons comédiens qu’il enferme, entretient tout au long du (triste) spectacle un dialogue avec les deux acteurs sur scène. Dolmancé (Jean Hache) et Mme de Saint-Ange (Martine Logier) font la leçon, depuis le poste qui nous fait face, à la jeune Eugénie et à son amant de chevalier en redingote Tati tue-l’amour (David Arveiller). Leçon de sadisme amusé, ou le sadisme pour les nuls. L’idée était plutôt bonne, tout en bousculant nos attentes sur le théâtre (de l’homme en chair sur scène, que diable !, pas virtuel). L’interprétation de la vulgarité télévisuelle, de la surexposition salace, de notre goût pour l’impudeur racoleuse que met en abyme, à ses dépens, le spectacle lui-même, était bonne.

Mais cette vidéo est une pure malfaçon, qui n’assume pas le quart de ses promesses. Son esthétique demeure globalement au premier degré, elle n’offense plus rien que nos oreilles et nos yeux. Laideur des lumières – que l’on croyait faites pour signifier l’univers du pornographe : pleine lumière et absence de hors-champ – et du son – un incessant chuintement fatigant. Sur scène, pas mieux. C’est le pire du contrat (tacite évidemment, un coup tiré à la dérobée, pour le meilleur et pour le pire). C’est une débauche de pseudo-actes sexuels dégoulinant d’une incertaine concupiscence libidineuse, ni érotique ni franchement obscène, mal mimée par un couple d’acteurs qui n’a de la pornographie que sa mécanique. De l’érotique, rien. Du sadisme et du libertinage, moins encore.

Moins que rien ? C’est la place faite à Nietzsche. Son apparition furtive à l’occasion d’une ou deux répliques – incomprises – tirées du Crépuscule des idoles sur la vertu n’a aucun sens. Sinon celui d’émoustiller Bobonne et son fripon de mari, peut-être, avec les quelques « doigts dans le cul » de ce libertinage pour les pauvres. Car le libertinage, même chez Sade, est une sagesse plus intellectuelle que charnelle, qui n’est pas synonyme de débauche effrénée et d’orgie chaotique. Le libertinage est un jeu avec l’interdit et les règles, qui tire sa jouissance de la difficulté, laquelle donne sens à la liberté du libertin, ce qu’occulte tout à fait la pièce (dont l’intérêt dramaturgique est nul) en véhiculant les poncifs attendus.

La note d’intention, mignonne quand elle donne au projet son vernis culturel, cherche à savoir ce qu’ont transmis ces deux monstres sacrés de Sade et Nietzsche aux générations futures et l’intemporalité du combat « des sens et du sens ». Elle entend dénoncer, évidemment. Dénoncer quoi ? La vulgarité… C’est le camembert qui dit au roquefort « ta gueule ! ». Ne pas rire. On n’en a d’ailleurs pas l’envie. Juste l’impression, à la fin de l’acte, d’avoir fait l’amour en chaussettes. Sentiment de nullité. On comprend alors un peu mieux l’intrusion de Nietzsche. « Par-delà le bien et le mal », le moche. Avec un peu de travail et un nez rouge, ça pourrait devenir cocasse. 

Cédric Enjalbert


Sade / Nietzsche

D’après la Philosophie dans le boudoir et le Crépuscule des idoles

Adaptation libre de Stéphane Russel

Production : La Lune opaline

Mise en scène : Emma Barcaroli et Stéphane Russel

Avec : David Arveiller, Tanja Czichy, Martine Logier et Jean Hache

Vidéo : Joël Savdie

Lumière : Antonio de Carvalho

Graphisme : Maria Y. Gérard

Costumes : Claire Tolsau

Le Guichet Montparnasse • 15, rue du Maine • 75014 Paris

Réservations : 01 43 27 88 61

Du 18 mars au 16 mai 2009, du mercredi au samedi à 22 heures

Durée : 1 h 20

18 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Stéphane Russel 17/05/2009 02:36

Enfin une mauvaise critique, et rédigée avec talent ! J'attendais avec impatience de connaitre l'avis des 30% (en gros) de spectateurs qui détestaient ce spectacle. C'est bon d'entendre parler de Roquefort et de Camembert quand il s'agit de parler "théâtre". On en revient aux fondamentaux. Merci.

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