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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 18:24

Âmes sensibles s’abstenir

 

Depuis presque trente ans, Marie Chouinard présente des œuvres dont la force visuelle et plastique est unanimement saluée. Assister à sa dernière création un soir de première était donc un privilège. Pourtant, la violence était telle qu’il m’a été difficile d’apprécier totalement le spectacle. Je n’étais manifestement pas la seule à ressentir un malaise et j’ai remarqué le départ de spectateurs au cours de la soirée. Les applaudissements ont été nourris, mais sans l’enthousiasme proche du délire qui salue d’habitude le travail de la troupe.

 

Marie Chouinard dissèque le mythe d’Orphée et Eurydice en long, en large et en travers. Elle nous le donne à voir de toutes les manières possibles. En version courte, en version longue. Sur le mode de la comédie, sur celui de la tragédie. On nous le raconte, on nous le donne à lire, on nous le danse, on nous le mime, on nous le joue, et surtout on nous le crie.

 

N’étant pas spécialiste, je ne ferai pas une « vraie » critique, me limitant à livrer mon sentiment. J’ai apprécié que l’histoire soit décortiquée même si elle a été rongée jusqu’à l’os. Voyant un danseur faire rouler une grosse boule noire tel Sisyphe son rocher, j’ai noté qu’un mythe pouvait même en cacher un autre. J’ai appris le rôle des Tentatrices et des Bacchantes, et je comprends mieux qu’Orphée n’ait pas pu résister. J’ai reconnu des extraits d’une symphonie de Beethoven, de la Marche nuptiale de Mendelssohn, et de la chanson Ma ce ki de Massimo Gargia.

 

Je n’ai pas été particulièrement dérangée par la vision des prothèses sexuelles proéminentes, ni par la nudité des danseurs, ni même par la représentation des meilleures positions du Kama-sutra. Cette animalité n’est pas si choquante. Pardonnons à Marie Chouinard qui dit avoir été marquée (traumatisée ?) dans son enfance par la vision de parades nuptiales et de scènes de rut animal.

 

La chorégraphie s’adresse à un public d’initiés. Elle est bâtie autour d’un geste emblématique. Le pouce et l’index plongent dans la bouche pour tirer un fil imaginaire infini, en métaphore visuelle du verbe qu’Orphée, musicien et poète, arrache à ses entrailles. Descente aux enfers et création s’épousent inlassablement. Pas d’inspiration sans expiration. Au sens propre comme au sens figuré. Jusqu’à l’épuisement.

 

Quelques scènes sont particulièrement drôles. Comme cette course de danseurs commentée façon Léon Zitrone. Ces traversées sur « platform shoes », qui provoquent un déhanchement de girafe. Ces toques de fourrure blanche incongrues dans la chaleur des enfers. S’il n’y avait pas autant d’humour et de beauté, le spectacle serait d’ailleurs totalement insupportable pour nos oreilles et notre psychisme. Entendre des danseurs crier tout en évoluant, c’est déjà étonnant. S’il s’agit de hurlements, c’est assez dérangeant. Mais, quand l’homme extirpe de ses entrailles un vagissement profond, entre grondement et barrissement, ce déchirement est purement angoissant.

 

Munch, dans un célèbre tableau intitulé le Cri (et précurseur du mouvement impressionniste), a peint un personnage se protégeant de l’angoisse de la mort en se bouchant les oreilles. Marie Chouinard ne nous autorise aucun remède. Et les temps de silence ne sont pas moins déstabilisants que les épisodes de cri primal.

 

Quelques jours plus tard, ma mémoire revit des instants très forts qui y resteront imprimés : un danseur vomit un cri étouffé, dont l’accouchement lui tord visiblement l’estomac ; une pluie de grelots distrait Orphée ; Eurydice escalade les gradins, enjambant le public comme une araignée géante ; une séance de bouche-à-bouche ressuscite un danseur ; un massage cardiaque s’épuise à en faire revivre un autre ; des tirs de mitraillette retentissent. Et puis l’apparition de Marie Chouinard, aux saluts, qui, avec une grâce infinie, joint les mains pour remercier ses danseurs épuisés.

 

J’ai compris à cet instant un message d’un autre ordre. Appartenant à l’initiation chamanique. Il serait vain de croire que la durée de notre passage sur terre puisse être négociée. Hadès est un fieffé menteur qui gagnera toujours, quelle que soit la force de l’amour. Orphée n’est coupable de rien. La lutte était perdue d’avance. 

 

Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Orphée et Eurydice

Compagnie Marie-Chouinard

Chorégraphie, mise en scène, lumières et accessoires : Marie Chouinard

Musique originale : Louis Dufort

Costumes : Vandal

Avec : Marc Eden-Towle, Ève Garnier, Masaharu Imazu, Carla Maruca, Lucie Mongrain, Carol Prieur, Manuel Roque, Dorotea Saykaly, James Viveiros, Won Myeong-won

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 12 au 19 mai 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

26 € | 13,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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