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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 16:56

Sombre Florence


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Musset n’a écrit qu’une seule pièce réellement destinée au théâtre : « la Nuit vénitienne » (1830). Toutes les autres ont été rédigées pour la seule lecture. « Lorenzaccio » (1834), pièce complexe et, disons-le franchement, quelquefois confuse, a longtemps été réputée injouable : sa première représentation ne date que de 1896. S’attaquer à ce texte représente donc un défi. Jean-Louis Martin-Barbaz a su lui insuffler l’énergie chaotique et violente de la jeunesse, et a bien souligné le contexte très sombre de l’intrigue. Et pourtant…

La Florence qui s’offre à nos regards sur la scène, violente, suant le viol et les abus de pouvoir, est bien loin des beaux ocres dorés par le soleil de Toscane. C’est le noir qui y domine. Un rideau sur la scène découpe ses dentelles de deuil sur des fonds de couleur qui varient. Et, si parfois cette ville se drape d’un voile immaculé de brouillard, c’est pour que s’y tapissent les rabatteurs du duc, prédateur sexuel notoire. La musique discordante et grinçante d’un quatuor à cordes accompagne leurs basses œuvres, et suggère la corruption de la ville entière.

Pour souligner le caractère odieux de ce personnage et de sa politique, le duc et ses sbires sont habillés d’un uniforme brun qui rappelle les années 1930. Mais je dois dire qu’on a du mal à voir en Alexandre de Médicis, ici interprété par Patrick Simon, un despote sanguinaire : il dégage un certain charisme, et apparaît plutôt comme un bon vivant quelque peu potache. Heureusement – si je puis dire –, il est presque toujours accompagné de son âme damnée, Giomo le Hongrois (Jonathan Salmon), qui a le physique et le jeu de l’emploi (on lui conseillera juste, par souci de vraisemblance, de ne pas trop porter à sa tête la main qui tient son pistolet !), et qui rappelle à propos au spectateur à qui il a réellement affaire.

« Lorenzaccio » | © Miliana Bidault

Pour sa mise en scène, Jean-Louis Martin-Barbaz a pris le parti d’exploiter au maximum l’énergie du texte de Musset, sa jeunesse impétueuse et parfois immature. Beaucoup de mouvement, beaucoup de vivacité, beaucoup de puissance dans les voix. Les bravades succèdent aux appels au plaisir ou au meurtre. On se bat à l’épée et à mains nues. Les scènes s’enchaînent très vite grâce à un système de meubles montés sur roulettes et de caisses diverses. Ces accessoires permettent de moduler l’espace à merveille, et font en sorte que l’imagination voyage avec aisance entre les lieux clos et les lieux fermés, les confessionnaux et les places publiques. Le spectateur est pris. Le revers de la médaille est que les scènes les moins énergiques ressortent d’autant plus et font retomber ce beau rythme, en particulier celles où le patriarche Strozzi ressasse son impuissance.

Mais venons-en à Lorenzaccio, le personnage sur lequel repose l’essentiel de la pièce. Laurent de Médicis, cousin d’Alexandre, est une âme pure qui, pour pouvoir assassiner le tyran, a accepté de partager sa vie de débauche. Pour son malheur, il y a pris goût. Alors qu’il est déchiré entre ses aspirations élevées et ses vices, son projet de meurtre et sa réalisation constituent pour lui sa seule – paradoxale – salvation : tuer le tyran justifiera le processus de corruption qu’il a accepté de subir. Évoluant entre cynisme et héroïsme, entre dégoût de soi et idéalisme, il tire de son expérience une connaissance de l’humanité désabusée et une fragilité psychologique patente. C’est un borderline : il flirte avec la folie.

Or la principale question que je me pose est de savoir s’il fallait que Benjamin Tholozan l’interprète sur un mode presque constamment hystérique. Oui, Lorenzaccio est grinçant, nihiliste, provocateur. Mais il porte aussi en lui la profondeur de son engagement. J’ai trouvé dommage que, sur un personnage si complexe, l’accent soit principalement mis sur ce seul registre. Des pans entiers de sa personnalité étant peu explorés, les tensions qui l’habitent deviennent moins sensibles, et le rendent moins intrigant et moins attachant. Par conséquent, en dehors de quelques rares moments, ceux où Lorenzaccio exprime verbalement son drame (d’ailleurs très bien), j’ai été finalement peu touché. J’aurais aimé que cette déchirure intime soit sensible, perceptible, du début à la fin, totalement assumée par l’acteur.

Je ne voudrais pas, néanmoins, que l’on se méprenne. J’ai assisté à une pièce dont la mise en scène relève d’un très grand savoir-faire, avec une troupe d’excellents comédiens. Mais, pour ma part, quelque chose m’a manqué : un petit supplément d’âme, qui m’aurait permis d’atteindre les nues. 

Vincent Morch


Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Mise en scène : Jean-Louis Martin-Barbaz

Assistants à la mise en scène : Jeanne Favre et Guillaume Tarbouriech

Avec : Amaury de Crayencour, Chantal Déruaz, Pierre-Michel Dudan, Agnès Espaze, Jeanne Favre, Marion Foucher, Pierre-Louis Gallo, Cécile Jambou, Valentin Johner, Florient Jousse, Bernard Jousset, Guillaume Marquet, Yoann Parize, Pierre-Étienne Royer, Jonathan Salmon, Patrick Simon, Guillaume Tarbouriech, Benjamin Tholozan, Hervé Van der Meulen

Musique : Alain Jacquon

Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq

Assistante à la chorégraphie : Émilie Vandenameele

Combats : François Rostain

Décors : Claire Belloc

Accessoires : Antoine Milian

Costumes : David Messinger

Assistante costumes : Nina Meurisse

Lumières : Pascal Sautelet

Maquillage : Audrey Million

Musiciens : Guillaume Bongiraud, Florence Dubois, Benoît Morel, Lola Rubio

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billaucourt

Réservations : 01 46 03 60 44

Du 12 au 27 mai 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi. Relâche exceptionnelle du 21 au 25 mai 2009

Durée : 3 heures (avec entracte)

25 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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