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13 mai 2009 3 13 /05 /mai /2009 21:20

« Seul au Far West »


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Brecht reviendrait-il à la mode ? On pourrait le croire au vu de la saison théâtrale écoulée (voir en particulier ici, ici, et ici). Comme il y a dix ans, lors de la commémoration du centenaire de l’auteur, ce sont les pièces de jeunesse qui retiennent surtout l’attention des metteurs en scène. Pour « Dans la jungle des villes », Clément Poirée reprend d’ailleurs la version française établie à l’époque par Stéphane Braunschweig. Œuvre touffue, œuvre expérimentale, cette pièce exprime dans un style lyrique toute la révolte du jeune Brecht face à une société qu’il abhorre.

Dans la jungle des villes est une fable dont la première scène donne la clef. C’est sans doute la raison pour laquelle Clément Poirée a choisi de l’isoler en faisant commencer son spectacle dans un espace situé à l’arrière du Théâtre de la Tempête. Dans une Amérique de fantaisie (l’action est censée se dérouler à Chicago en 1912), deux hommes se rencontrent. Shlink, riche entrepreneur, a soudain le désir d’acheter ce qui par définition ne peut se vendre : l’opinion de Georges Garga, jeune employé de bibliothèque, sur un livre. Tout a-t-il un prix ? Comment conserver son intégrité dans un monde gouverné par l’argent ? Du refus de Garga va découler toute l’histoire.

Traverser le plateau pour rejoindre les fauteuils de la salle est pour le spectateur une expérience inédite. À peine assis, coup de théâtre : les rôles s’inversent. Shlink, fasciné par la résistance de Garga, relève le défi et lui remet son commerce et sa fortune. Voulant savoir ce qui reste d’un homme qui se dépouille de tout, il vivra désormais dans le dénuement. C’est le début d’un terrible combat entre les deux personnages, un combat sans autre but que de déterminer qui est « le meilleur homme ». Descente aux enfers pour l’un, impossible rachat pour l’autre : le spectacle nous fait vivre les étapes successives de cette lutte symbolique, philosophique serait-on tenté de dire, qui entraînera la désagrégation de la famille Garga et conduira Shlink à la déchéance.

La « jungle », on l’a compris, c’est le capitalisme tel que le voit Brecht, c’est-à-dire la marchandisation en marche et le mépris des valeurs humaines. Marie, la sœur de Garga, mise aux enchères, les hommes vendus ou humiliés : violence d’un monde sans avenir et sans issue. Cette violence, Clément Poirée a choisi de la restituer par un climat oppressant : un plateau le plus souvent peu éclairé, peu ou pas de musique, des répliques assénées comme des coups de poing. On est partagé entre l’admiration pour la force de la vision et la perplexité devant les méandres d’un texte pas toujours facile à suivre, et parfois étouffant. Les dialogues témoignent en effet d’un lyrisme que certains pourront trouver outrancier. Brecht, sous l’influence de Rimbaud, est dans sa période poético-anarchiste : une révolte assez désespérée, que l’auteur lui-même qualifiera plus tard d’idéaliste.

Heureusement, les comédiens sont à la hauteur, et même un peu plus que ça. Philippe Morier-Genoud, parfait comme d’habitude, campe un Shlink à la fois digne et désespéré. Bruno Blairet traduit parfaitement la démesure et la folie de Georges Garga. Nul doute que son interprétation fera date. Laure Calamy est une Marie Garga poignante, et le spectacle lui doit quelques-uns de ses plus beaux moments. Le reste de la distribution est sans faille. Concernant la mise en scène, j’ai apprécié l’ingéniosité des décors mobiles, à la fois amovibles et tournants. L’atmosphère du bar chinois mi-réaliste mi-fantasmatique est bien suggérée. Néanmoins, les scènes les plus réussies sont celles où, le décor s’écartant, les acteurs occupent tout l’espace du plateau, comme si la parole avait besoin de cet espace pour se déployer dans toute son ampleur. La dernière partie du spectacle, qui lève de nombreuses zones d’ombre, est très belle.

Le jeune homme de vingt-trois ou vingt-quatre ans qui écrivit Dans la jungle des villes n’était pas encore devenu marxiste. « Qu’est-ce qu’un outil à crocheter les serrures par rapport à une action bancaire ? » écrira-t-il plus tard. Pour nous, près d’un siècle plus tard, l’engagement communiste semble appartenir au passé. Mais, en choisissant ce texte du premier Brecht, le metteur en scène a sans doute voulu nous tendre un miroir. On a en effet beaucoup comparé récemment notre actualité économique avec celle des années vingt. Nos préoccupations d’aujourd’hui : la toute-puissance de l’argent et la déshumanisation qu’elle entraîne n’entrent-elles pas en résonance avec celles d’alors ? Qu’est-ce qu’être un homme dans un monde à ce point corrompu ? Clément Poirée parvient à nous convaincre de l’actualité brûlante de cette interrogation. 

Fabrice Chêne


Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht

Production : Compagnie Hypermobile

Annex 12, Sotira Dhima • 01 43 67 61 04

Sdhima.annex12@free.fr

Texte français : Stéphane Braunschweig

Mise en scène : Clément Poirée

Avec : Philippe Morier-Genoud, Bruno Blairet, Catherine Salviat, Raphaël Almosni, Laure Calamy, Julie Lesgages, David Stanley, Geoffrey Carey, Dominic Gould, Laurent Ménoret

Scénographie : Erwan Creff, assisté de Caroline Aouin

Lumières : Maëlle Payonne

Collaboration artistique : Nina Chataignier

Son : Stéphanie Gibert

Maquillage : Faustine-Léa Violleau

Costumes : Hanna Sjödin

Photo : Fabien Blondin

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 8 mai au 7 juin 2009, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 3 heures, avec entracte

18 € | 13 € | 10 €

Mercredi tarif unique : 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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