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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Joie de la tragédie
Le plaisir de retrouver la Cartoucherie au mois de mai demeure intact. Sous les arbres, les lampions éclairent doucement des tables de bois, où le bonheur de siroter une bière prend tout son sens. Ce soir à La Tempête, une jeune compagnie présente « Horace », de Corneille. À peine les lumières de la salle éteintes, mon voisin n’aura de cesse de réciter les vers en même temps que les jeunes comédiens. Je souris et lui laisse ce plaisir, car il est vrai que la langue de Corneille est une langue délicieuse dont on se délecte volontiers. Choix réjouissant, donc, pour une jeune compagnie, que cette tragédie majeure à l’ampleur indubitable. Un spectacle qui, s’il souffre de quelques limites, offre de beaux moments, globalement à la hauteur de ce texte magnifique.
Horace le Romain aime Sabine l’Albaine. Curiace, le frère de Sabine, aime Camille, la sœur d’Horace. Mais les deux cités bientôt en guerre vont faire exploser ces amours quand Horace et Curiace sont choisis par leur pays pour se combattre et décider ainsi de l’issue du conflit. Ici, comme dans beaucoup de tragédies, c’est donc la passion et la raison qui s’opposent. Le désir intime doit se voir sacrifié sur l’autel de l’honneur, du patriotisme, de la raison d’État. Là où les hommes acceptent, les femmes refusent la cruauté de ce combat où elles sont forcées de perdre un époux ou un frère. Et l’amour ainsi ensanglanté finira en lambeaux, signant en même temps une sorte de passage rituel de ces jeunes gens à l’âge « adulte », c’est-à-dire un âge où la souffrance est connue et où la révolte se tait, dans une acceptation à la fois douloureuse et épuisée.
Naidra Ayadi, metteuse en scène
Les jeunes comédiens dirigés par Naidra Ayadi mettent le texte en valeur d’une très belle façon. Diction impeccable, respirations parfaites, rythme toujours juste. Quand on aborde l’alexandrin, ce ne sont pas de menus détails que ces qualités-là, mais bien des pierres angulaires, indispensables. Elles permettent de faire entendre la dimension poétique, musicale du texte tout en en extirpant la chaleur, le souffle, la vie. Tout est dans le texte, et le travail que les comédiens semblent avoir fourni dans ce sens est formidable. On citera en particulier Mathilde Leclère, qui, dans le rôle de Sabine, bouleverse et force l’admiration. Dans sa bouche, le texte devient une matière, vivante, qu’elle mord, mâche, mange, crache, embrasse. Sa performance entraîne les mots cornéliens à nous toucher de façon presque organique, physique. La poésie est là, et la chair aussi. C’est au prix de cet équilibre que la comédienne nous secoue profondément. Dans le rôle de Julie, Gina Djemba convainc, elle aussi. Par sa douceur et sa lumière, elle devient un pôle rassurant auquel le spectateur, comme les personnages, aime à se raccrocher.
Néanmoins, la pièce peine un peu à entrer dans la tragédie, et c’est dommage. Naidra Ayadi a choisi de nous présenter des personnages joyeux, légers au début de la pièce. Ils abordent la guerre d’une façon presque badine, ne laissant que plus tard la tragédie infiltrer leurs élans enthousiastes. Ce choix est tout à fait recevable, mais il amène malheureusement les comédiens à jouer d’une façon réduite, presque quotidienne. Les corps peinent à s’impliquer, l’espace ne vit pas vraiment. On est paradoxalement presque soulagés quand la tragédie arrive enfin, car, soudainement, tout est juste, en place : les mots, les corps, l’espace. Mais ce début, plus que de nous rendre curieux ou de faire fonctionner la catharsis, se contente de nous laisser en attente, intéressés mais vaguement dubitatifs. Il m’a semblé, en y réfléchissant ensuite, que la tragédie, même à notre époque, n’a besoin ni d’échos contemporains ni de personnages à notre échelle pour nous happer et nous bouleverser. Comme elle parvient finalement à nous saisir ici, mais un peu tard. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Horace, de Corneille
Compagnie L’Alter-native • 7, avenue du Parc • 78170 La Celle-Saint-Cloud
06 63 08 98 17
Mise en scène : Naidra Ayadi
Avec : Naidra Ayadi, Jean-Christophe Folly, Gina Djemba, Maxime Kerzanet, Patrick Messe, Paul Nguyen, Mathilde Leclère, Nelson Rafaell Madel
Collaboration artistique : Marie Ballet
Scénographie : Olivia Berthon
Assistant décor : Benjamin Varga
Lumières : Cyril Hames
Costumes :Virgnie Houdinière
Assistant à la mise en scène : Nelson Rafaell Madel
Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
Du 5 mai au 7 juin 2009 à 20 heures du mardi au samedi, dimanche à 16 h 30
Durée : 1 h 45
18 € | 13 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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