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11 mai 2009 1 11 /05 /mai /2009 16:55

Sang pour sang en quantité et en qualité

 

J’en avais d’avance la nausée : 12 000 vers, 120 personnages, 3 heures de boucherie non-stop. Qu’avais-je donc besoin d’aller voir cette trilogie ? Une telle envie relèverait-elle du masochisme ? À moins que je ne me découvre des pulsions sadiques. Ni l’un ni l’autre, en vérité.

 

La trame de l’Histoire avec un grand H est prétexte à démontrer la nature belliqueuse de tous les êtres humains. Quoi qu’il en soit, la compagnie a décidé de ne pas représenter la première partie qui se passe en France, appauvrie par la guerre de Cent Ans, où Jeanne d’Arc mène les troupes du futur Charles VII contre une armée anglaise affaiblie par les divisions de ses chefs. La pièce commence donc en Angleterre, dans le dépouillement : une bande de potes étourdis par la chaleur d’un sauna s’échauffe, se divise et prend partie pour l’un ou l’autre chef. La guerre des Deux-Roses est enclenchée alors même que le roi s’apprête à épouser la française Marguerite d’Anjou, dont la nature passionnée se satisfera mal d’un époux chaste et pieux.

 

Peut-être faut-il le voir pour le croire, mais tout est clair. Voilà que je comprends enfin les imbroglios de l’histoire d’Angleterre. La description généalogique entreprise par le duc d’York révèle un subtil jeu d’acteur. La troupe est jeune, et talentueuse. Il est vrai qu’« aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ». La relève est donc assurée. Preuves à l’appui. Il faudra retenir les treize noms de la distribution, annonciateurs d’autres bonheurs dans les années à venir.

 

© Eva Tissot

 

La seconde partie de la trilogie décrit l’effervescence politique, les conflits entre grands seigneurs et les émeutes populaires de Jack Cade. Les insultes sur les mères fusent entre les bandes rivales, qui s’affrontent dans une chorégraphie évoquant alternativement West Side Story et Lully…

 

Le décor, un mur d’enceinte, limite symbolique entre le dedans et le dehors, le psychique et l’intime, ouvert sur la place publique, la cour royale ou la prison. Les bruitages (goutte d’eau, claquements d’ailes, sonnette de crotale) tempèrent un théâtre de la démesure, où les forces finissent par s’équilibrer. On sent l’influence des jeux vidéo, des films gore, des comédies musicales et de la danse contemporaine, mais rien n’est gratuit. Des traits d’humour allègent les scènes les plus violentes, pour autoriser un regard au second degré et supporter les flots d’hémoglobine.

 

Une jolie tempête a soufflé un ciel nouveau. La langue est l’heureux résultat d’une traduction énergique et intelligente, en vers libres souples, à la limite du familier : « Je vais planter Plantagenêt ! ». Quelle chance avons-nous que Shakespeare n’ait pas écrit en français ! Le parti pris des costumes contemporains, en décalage, libère les comédiens d’un jeu étriqué, alternant la projection, l’identification, le recul. Et permet au spectateur d’oublier un instant que tous ces meurtres appartiennent à la réalité des évènements…

 

Dommage que la salle soit à moitié pleine. Il va falloir que le public sache qu’Impatience est un festival de jeunes compagnies qu’il ne faudra pas manquer l’année prochaine. Pour ma part, j’avais promis. Je suis venue. J’ai vu. Je suis ravie. 

 

Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Henri VI, de William Shakespeare

Traduction : Lise Cottegnies

Compagnie Machine Théâtre • 5, rue de la Raffinerie • 34000 Montpellier

04 67 06 57 34 | télécopie : 04 90 85 93 50

contact@machinetheatre.com

www.machinetheatre.com

Mise en scène : Nicolas Oton

Assistante à la mise en scène : Ludivine Bluche

Avec : Ludivine Bluche, Frédéric Borie, Lise Boucon, Brice Carayol, Jérémy Colas, Christophe Gaultier, Christelle Glize, Laurent Dupuy, Franck Ferrara, Patrick Mollo, Nicolas Oton, Thomas Trigeaud, Mathieu Zabé

Création lumières : Jean-Pascal Pracht

Création et régie son : Alexandre Flory

Scénographie : Gérard Espinosa

Costumes : Magali Murbach

Production et diffusion : Élodie Couraud

Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris

Vendredi 8 et samedi 9 mai 2009 à 20 heures

Durée : 2 h 50

15 € | 10 € | 8 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Marie-Claire Poirier 21/05/2009 11:58

J'ai assisté à la première des deux séances. Assise au deuxième rang, je n'ai pas entendu de spectateurs partir. J'étais (très) fatiguée par ma journée de travail et craignais de ne pas avoir la capacité de suivre la pièce dans son intégralité, vue la longueur (un comble pour écrire ensuite une critique). N'ayant pas décroché un instant j'ai salué d'autant plus le travail des comédiens. Me serais-je trompée ? Il est préférable que ce soit dans ce sens que dans un autre... En tout état de cause j'irai voir avec grand intérêt la prochaine création de cette troupe.
Enfin je me souviens de l'avis de Jean-Michel Desprats, grand spécialiste de Shakespeare, qui estimait que pour comprendre son théâtre il fallait que les comédiens accélèrent le débit.J'ai probablement conservé ce rythme.

vincent bocher 19/05/2009 16:47

Très chère Marie-Claire Poirier, merci de votre critique de la pièce Henri VI à l’odéon par la jeune troupe de la Compagnie Machine Théâtre de Montpellier. Si je suis complètement d’accord avec vous sur la mise en scène, sur cette pièce traduite et comme vous au fond je dis merci que le grand auteur n’ait pas écrit en français, permettez moi toutefois de n’être pas ravie ni de la pièce, ni de votre louange sur les acteurs : « La troupe est jeune, et talentueuse. Il est vrai qu’« aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ». La relève est donc assurée. Preuves à l’appui. Il faudra retenir les treize noms de la distribution, annonciateurs d’autres bonheurs dans les années à venir. »
En effet la salle n’était pas pleine, et certains spectateurs sont partis en cours de route et je comprends pourquoi même si je trouve cela odieux !! Odieux parce qu’il s’agit de jeunes acteurs et qu’une participation jusqu’au bout me semble nécessaire à une vraie critique.
Mais malheureusement la troupe est inégale en justesse de jeux. J’épargne très volontiers le roi et la reine de cette critique car ils s’en sont très bien sortie. Si je leur rends hommage pour avoir entrepris une telle pièce, longueur, ampleur et talent de l’auteur. Je n’ai au fond qu’une critique à faire : le texte est quasi inaudible. Impossible d’entendre quand les acteurs bafouillent, buttent et hésitent. Ils parlent tellement vite que mon voisin m’a plusieurs fois demandé ce qu’ils disaient, ma réponse fut la plupart du temps « je ne sais pas, je n’ai rien compris. » Comme il y avait deux séances peut être n’avons nous pas vu la même…et tout cela est bien dommage car la mise en scène a la simplicité et le génie de laisser le texte prendre toute la place.
Tout est clair oui, quand ils arrivent à bien prononcer les paroles prévues, plus du tout quand tout se superpose. J’ai donc un peu regretté que Shakespeare soit ainsi traité. Et du coup je préfère le Macbeth (inquiétudes) joué à l’atelier Berthier dans le cadre du même festival où la langue de Shakespeare s’est entendue malgré certains éléments de mise en scène surprenant…mais c’est une autre histoire.

pardonnez cette critique de la critique toujours plus "facile" que la critique elle même, et considérez ma profonde reconnaissance pour le travail que vous faites. je continuerai à vous lire sans réserve...

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