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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 20:45

Et pourtant cette tragédie ne peut pas

n’être qu’un drame…

 

Tous les ingrédients sont réunis pour prédire que la soirée sera heureuse : texte magnifique, metteur en scène talentueux, comédiens d’exception… Et un je ne sais quoi de magique qui exalte les émotions et qui autorise même le rire, parfois. Spectacle plus que parfait, que Marguerite Duras elle-même aurait salué. Forcément !

 

La volonté de l’auteur est (presque) respectée de jouer sans décors ni costumes, devant le rideau de scène baissé. Le prologue défile sur la paroi métallique, en surimpression sur des images de trains, construisant avec pertinence un décor éphémère. Le crime a eu lieu. Les faits sont établis, indubitables, monstrueux, et incompréhensibles. L’interrogateur (André Wilms) suppose, réfléchit, relance… Sans lumière aveuglante, devant une salle plongée dans une semi-pénombre, qui en perd son statut confortable de spectateur pour devoir bientôt prendre partie.

 

Je n’ai pas perdu une virgule du texte, et ce qui suit est mon intime conviction même si j’emploie le style narratif. Marguerite Duras, indignée de la façon dont étaient menés les interrogatoires et du manque d’écoute de la machine judiciaire, s’était inspirée d’une situation réelle pour explorer à sa manière à qui profite un tel crime. Le mari, Pierre Lannes (Ariel Garcia-Valdès) sera questionné le premier. Son innocence, du point de vue de la justice, vacille lorsqu’il avoue que oui vraiment cette mort est « une aubaine inespérée », d’où la conclusion : « Vous avez tué en rêve, elle en vrai ». Elle, c’est sa femme, Claire Lannes (Ludmilla Mikaël), l’assassin de sa cousine, que l’on entendra dans la seconde partie.

 

L’époux rejoint le public, aussi libre que lui. Libre, mais pas complètement innocent à mon avis. Quelque quarante ans après la création de la pièce, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger exprime l’hyperréalisme de l’Amante anglaise avec la force d’un documentaire. Le recours à la vidéo est fort judicieux. Les images ne sont pas là pour faire joli ou pour obéir à une mode. Elles nous emportent sur le viaduc où la tragédie a connu son dénouement. J’ai le sentiment d’aspirer un peu d’air, de prendre de la hauteur. Le huis clos théâtral s’ouvre sur les aiguillages qui défilent sur le rideau de fer. J’en éprouve presque le tournis. Je réalise combien il serait facile de dérailler ! C’est cette qualité d’émotion, somme toute rare au théâtre, qui marque la différence entre une très bonne représentation et un moment d’exception. Mais voici Claire qui pousse la porte.

 

© Pascal Gély

 

Tout le monde rêve de crime. Elle-même l’a confié à son mari. Elle craint maintenant la sentence. Elle sait que « plus les criminels sont clairs, plus on les tue » (la peine de mort n’est pas encore abolie). Pourtant, faire la lumière l’attire, même si elle a d’abord estimé que ce n’était pas la peine d’expliquer. « Elle a tout dit à la justice, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Elle n’a pas révélé où était la tête. » La criminelle ne saurait expliquer son geste. Alors « je cherche pour elle » dira l’Interrogateur, patiemment, car à défaut de raison objective il espère débusquer une ébauche de motif, un indice de motivation… Je le sens en telle empathie avec elle que parfois il m’a semblé qu’il se trouvait au bord d’éprouver davantage qu’un intérêt professionnel.

 

Sa cousine était grosse, trop grosse, cuisinant systématiquement des viandes en sauce. Quel écœurement ! Chaque dîner était « la fin du monde ».Claire en a vomi. Dans le jardin, sur le banc où « à force de rester immobile lui venaient des pensées intelligentes ». Elle pense au bonheur, s’enivrant du parfum mentholé des herbes aromatiques. Au suicide aussi. Elle vacille, sombrant dans l’anorexie mentale jusqu’à la folie. « Ce qui n’est pas pensé ne peut être dit. » Avec une honnêteté intense, l’accusée, lumineuse, répond, élabore, dit tout ce qu’elle peut, s’efforçant de ne pas perdre la tête. Oui, elle a aimé. Oui, à la folie. Oui, un jour on lui a menti, et le ciel s’est écroulé. Oui, sans doute n’était-elle pas « assez intelligente pour l’intelligence qu’elle avait ».

 

Je l’ai regardée dès lors avec d’autres yeux. Elle m’a semblé moins coupable, voire presque victime d’une sorte de vie étriquée sans occasion de rencontre, ni affective ni intellectuelle, sans personne à qui parler. Coincée entre un mari massif et distant, une servante sourde et muette, souffrant de l’absence d’un ex-amant, dans ce village enserré dans un nœud ferroviaire. Au fond, seul l’Interrogateur constituera un partenaire intellectuellement de son niveau, qu’elle suppliera en vain de l’écouter. Celui-ci, fiévreux, sérieux, tenace mais découragé subitement, cesse d’autopsier un meurtre dont l’essentiel vient d’éclater in extremis aux pupilles des spectateurs.

 

La cousine mijotait des ragoûts immondes qu’il fallait avaler. Sa mort devient une sorte d’accès de cannibalisme inconscient. La vérité n’est pas plus compliquée que cela, même si elle est décourageante. Le rideau de fer peut se lever, et la salle va s’éteindre. Le public est sous le choc : c’est le monde à l’envers ! On voudrait prendre des nouvelles de l’accusée (Ludmilla Mikaël) qui a été si magnifiquement incarnée. Proposer à l’Interrogateur de souffler un peu et de reprendre parce qu’il y aurait encore tant à comprendre. Rappeler le mari aussi. Mais quoi ! C’est du théâtre, et rien de tout cela n’est vraiment vrai, n’est-ce pas ?

 

Ludmilla Mikaël m’a confié après la représentation qu’elle avait rarement senti une salle dans une telle écoute et qu’elle a été portée jusqu’au bout par cette qualité. Je parie que le jour où vous irez ce sera strictement pareil. Parce que tous les ingrédients demeurent réunis pour prédire que la soirée sera heureuse. Forcément ! 

 

Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Amante anglaise, de Marguerite Duras

Théâtre de la Madeleine • 19, rue de Surène • 75008 Paris

01 42 65 06 28 | télécopie : 01 42 66 27 80 

contact@theatremadeleine.com

www.theatremadeleine.com

Mise en scène : Marie-Louise Bischofberger

Assistante à la mise en scène : Alexandra Lacroix

Avec : Ludmilla Mikaël, Ariel Garcia-Valdès, André Wilms

Décor : Bernard Michel

Lumières : Dominique Borrini

Son : André Serré

Images : Caroline Champetier

Costumes : Bernadette Villard

Spectacle créé le 28 avril 2009

Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures

Réservations 01 42 65 07 09

Durée : 1 h 30

40 € | 30 € | 27 € | 20 €

À noter, comme c’est la tradition au Théâtre de la Madeleine, le programme contient le texte de la pièce et un dossier documentaire très intéressant (10 €)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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