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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 22:38

Éloge de l’éphémère


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Poètes de l’imaginaire, chasseurs de trésors d’émotion, précipitez-vous ce week-end au bar du Théâtre de la Cité-Internationale à Paris ! Jusqu’à dimanche, Cécile Léna, scénographe et artiste globe-trotter, vous invite à une expérience insolite : un voyage immobile et instantané (d’une durée de 10 minutes !) à la découverte d’un fascinant théâtre d’ombres et de lumières, étrange et paradoxal théâtre de l’absence, sans personnages. Plus qu’une exposition de maquettes, ce parcours visuel et sonore donne vie à un théâtre minuscule, écrin et vestige de l’éphémère. Un hommage bouleversant aux arts de la scène.

Le voyage commence dès l’attente, à l’entrée d’un « espace » mystérieusement gardé, où les spectateurs pénètrent un à un. Camera obscura ou caverne platonicienne, l’antre ne peut accueillir que quatre personnes à la fois. Sommes-nous encore « spectateurs », ou les futurs « initiés » de quelque secret ? Enfin, vient mon tour. Je me glisse à l’intérieur de la pièce, où la pénombre surprend, m’enveloppe, m’« éblouit » par son contraste inattendu avec le soleil de cette fin d’après-midi. Peu à peu, le regard apprivoise les ombres, discerne des silhouettes. Une voix chaleureuse me guide. Le « jeu » commence.

Plus qu’une exposition de maquettes, les installations de Cécile Léna sont de véritables lanternes magiques, d’où surgit une émotion instantanée, intense et pure. Une émotion brutale, imprévisible, comme le surgissement d’un souvenir brûlant. Pour moi, c’est le souvenir de lectures anciennes, fondamentales et fondatrices. C’est l’univers de Duras qui me submerge : la moiteur érotique du Vietnam, les volets à claire-voie d’une chambre d’amants, la bibliothèque des livres encore à écrire.

© Gaël Kerbaol

Bien sûr, Cécile Léna a lu Duras. Mais ce sont des poèmes de Pessoa qu’elle a choisis pour ses magnifiques bandes-son (remarquables réalisations de Xavier Jolly) : des pas qui résonnent sur un parquet de bois, une sonnerie de téléphone, des bombardements aériens… Et les voix, envoûtantes, sensuelles, des comédiens Thibault de Montalembert et Hélène Babu, qui viennent hanter cette maison vide : « Où est le lit ? — Mon lit ? — Notre lit » ; « Si tu ne m’aimes pas, fais semblant, mais fais-le bien, que je ne m’en rende pas compte ».

De « l’Antichambre » à la « Bibliothèque », du « Patio » à la « Terrasse », quatre maquettes, scénographies d’un drame ancien ou à venir, invitent à une déambulation mélancolique dans une maison désertée, où le présent de la performance ressuscite les fantômes du passé. Amours, trahisons, guerres, exils. L’imaginaire tisse des liens d’un récit à l’autre, mêlant petite et grande histoire, souvenirs personnels et fiction. Tout comme l’œil, délicieusement « voyeur », se joue des perspectives qui se prolongent d’une pièce à l’autre. Ici, je reconnais le couloir qui mène à la chambre. Là, le détail d’un tableau qui semble jouer à cache-cache. Le travail de Cécile Léna est si minutieux, si vibrant d’émotion, qu’il transmet cet inconsolable chagrin : ne pas habiter cette maison miniature, ne pas être un personnage de théâtre.

Après dix minutes d’émerveillement, le retour à la réalité est tout aussi brutal. Sous le soleil crépusculaire de cette fin d’après-midi, je regrette la douceur mystérieuse de la pénombre. Happée par la démesure bruyante de la capitale, je regrette cet instant, paradoxal, d’un bonheur à la fois immense et minuscule. Une certitude m’accompagne : il suffit parfois d’un rien pour se sentir comblé. Ce presque rien qui dit tout de l’éphémère, qui saisit l’essence même du théâtre. D’un théâtre de l’absence, de la perte, où l’imaginaire se déploie. Juste un mot, encore, murmuré dans le secret de l’alcôve : « Je voudrais être à votre place, arriver ici pour la première fois… ». 

Estelle Gapp


L’espace s’efface, parcours sonore et visuel de Cécile Léna

Association Léna d’Azy • 37, rue Catros • 33000 Bordeaux

lenadazy@orange.fr

www.cecilelena.org

Conception, réalisation, scénographie : Cécile Léna

Avec les voix de Hélène Babu et Thibault de Montalembert

Bande sonore : Xavier Jolly, Philippe Lahaye

Conception et régie lumière : José Victorien

Textes : Fernando Pessoa, « Poèmes païens » (éd. Christian Bourgois, 1996, traduction de Michel Chandeigne et Patrick Quillier)

Musiques : Cocorosie (Tahiti Rain Song, Candy Land) label Touch & Go Records ; Sainkho Namtchylak (Old Melody) label Harmonia Mundi U.S.A. ; Joe Hisaishi (Hana-bi, Tenderness) label Milan Music ; Davis Ferres (Quizas, quizas, quizas) interprété par Nat King Cole, label Capitol

Photos : Cécile Léna, Gaël Kerbaol

Chargée de diffusion : Laurence Vaudecranne

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Dans le cadre de la Ve Biennale internationale des arts de la marionnette

Du 6 au 10 mai 2009, mercredi 6 et jeudi 7 mai 2009 de 18 h 30 à 23 h 30, vendredi 8 mai 2009 de 15 heures à 20 h 30, samedi 9 mai 2009 de 17 heures à 23 heures, dimanche 10 mai 2009 de 14 heures à 18 heures

Tournée en région :

– Du 12 au 23 mai 2009 • Médiathèque • 4, rue Jaezquibel • Hendaye (33)

– Du 27 mai au 9 juin 2009 • campus des Sicaudières • Bressuires (79)

Durée : 10 minutes

Entrée libre

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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