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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 02:02

Un frisson nous secoue
de plaisir


Par Olivier Pradel

Les Trois Coups.com


Adel Hakim revient aux Théâtre des Quartiers-d’Ivry avec sa lumineuse adaptation de « Mesure pour mesure ». Sans fausse note aucune.

« Elle parle, et cela fait tellement de sens que mes sens en frissonnent. » Quand Angelo avoue son émoi face à la beauté immaculée d’Isabella, il semble résumer et la pièce et l’émotion qu’elle suscite dans le public.

Mesure pour mesure n’est plus à présenter. Réflexion sur le pouvoir qui corrompt, sur la mystique et la vertu incorruptibles, choc du fantasme de pureté et de la concupiscence… Cette sublime pièce – toute shakespearienne – mêle la tragédie à la farce, la turpitude à la grâce, les personnages les plus admirables aux plus tordus.

Elle est actuellement donnée au Théâtre des Quartiers-d’Ivry - Antoine-Vitez, comme un retour aux sources. Jouée en juillet et août 2007 aux Fêtes nocturnes de Grignan, puis en novembre 2007 à Ivry, elle a soulevé l’enthousiasme du public comme de la critique. Cette adaptation d’Adel Hakim, sur une traduction originale retrouvant la verve d’origine, brouille les périodes et les genres, comme un designer marie les styles avec bonheur. Circassienne, loufoque, sa mise en scène tient autant du drame éternel que de la pitrerie contemporaine, et souligne ainsi l’actualité et le caractère inclassable de la pièce.

Le jeu des couleurs est admirable, renforcé par le travail de la lumière : au noir revêtu de blanc des politiques répond le blanc revêtu de noir des frocs dominicains. Dans cette monotone bichromie, tranchent le rouge vulgaire de la prostituée Lamoule (sic !) ou lady Milbites (re-sic !) et la robe écarlate de Mariana. Comme pour rapprocher, en un seul amour, la luxure et la fidélité indéfectible, et les opposer à la vertu ou à la manipulation qui ne sont que des succédanés d’amour.

La scène, entourée d’un ponton circulaire en caillebotis, évoque la piste dérisoire où se joue la vie des protagonistes. Univers de pantomime et d’autodérision, souligné par le jeu de tous les seconds rôles.

Chez Shakespeare, ces seconds rôles sont essentiels. Catherine Mongodin campe une prostituée aux allures de culbuto [1] (cela ne s’invente pas) ; Jean-Charles Delaume, un bernardin possédé par la folie et tordu par l’alcool ; Étienne Coquereau, un jubilatoire Lucio. Les soldats du duc deviennent des robots aux voix métalliques et saccadées. Et, surtout, le délicieux ballet des bourreaux bossus, mené par Nigel Hollidge, nous fait plus pisser de rire que de peur.

Comme ouverture et ponctuation de la pièce, une statue de la justice, aux yeux bandés évidemment, joue de son épée tranchante comme le ferait un discobole, ou observe le fléau de sa balance. Elle rappelle combien, derrière cette « mesure pour mesure », se profile l’« œil pour œil » du talion, forme infirme de la justice qui ne va pas jusqu’à la générosité de l’amour et du pardon.

Si ces « petits » rôles sont les plus attachants, les premiers sont ici parfaitement maîtrisés. Après l’interprétation insipide de Lætitia Dosch dans la version interlope de Jean-Yves Ruf en 2008, voici enfin une touchante, fragile et puissante Isabella. Elle est interprétée par une Julie-Anne Roth au mieux de sa forme. Dans un jeu tout en nuances, elle évoque la vulnérabilité et la puissance, passant de l’extase (où l’on croit voir la sensuelle Transverbération du Bernin) à la rage la plus rugissante. Elle croise le fer avec Frédéric Cherbœuf, un Angelo joué avec une telle fluidité que j’ai cru un temps lui voir chausser des patins à roulettes ! Vous n’avez qu’à aller vous assurer que je n’ai pas rêvé… Et, quant bien même ! Le rêve était si doux. 

Olivier Pradel


(1) Un culbuto, rampon(n)eau ou poussa(h) est un type de jouets traditionnel pour enfants. Il s’agit d’un petit personnage dont la base arrondie est lestée de sorte que, même si le jouet est frappé ou renversé, il se redresse toujours et revient à la verticale en oscillant.


Mesure pour mesure, de William Shakespeare

Mise en scène : Adel Hakim

Assistante à la mise en scène : Isabelle Cagnat

Avec : Philippe Awat (Pompée), Thierry Barèges (Écume, Claudio), Isabelle Cagnat (Juliette, Francesca), Frédéric Cherbœuf (Angelo), Étienne Coquereau (Lucio), Jean-Charles Delaume (frère Thomas, Coude, bernardin), Malik Faraoum (le Duc), Nigel Hollidge (Escalus, Abhorson), Catherine Mongodin (Mme Lamoule, Mariana), Julie-Anne Roth (Isabella)

Chorégraphie : Véronique Ros de la Grange

Scénographie et lumières : Yves Collet

Assistante scénographie : Perrine Leclère-Bailly

Assistant lumière : Nicolas Batz

Musiques originales : Marc Marder

Costumes : Agostino Cavalca, Dominique Rocher

Son : Anita Praz

Maquillages : Nathy Polak

Masque de la Justice : Cécile Kretschmar

Accessoires : Mathieu Bianchi

Théâtre des Quartiers-d’Ivry - Antoine-Vitez • 1, rue Simon-Dereure • 94200 Ivry

Métro : Mairie-d’Ivry

Réservations : 01 43 90 11 11 ou www.theatre-quartiers-ivry.com

Du 4 au 31 mai 2009, les mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 heures, les jeudis à 19 heures et les dimanches à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures et cinq minutes

19 € | 12 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Abraham Soubrie 09/05/2009 08:57

Bonjour ,

Merci pour ce super Article ...

çA Phot ' Aux Yeux ...!

A+ de vous relire Sincère Salutations

Abraham S

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