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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 12:38

Gonflé à bloc


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Carré Sévigné, un peu plus de 20 h 30 et une chaleur étouffante. On fredonne, on le réclame avec impatience. Les respirations se font plus précipitées, les lumières faiblissent, et le rythme cardiaque de trois cents personnes s’accélère exactement au même moment… Salle plongée dans le noir, lasers de couleur verte, notre troubadour préféré fait une entrée saisissante sur une scène devenue brumeuse à force de fumée.

Esthétiquement irréprochable, sa silhouette stylisée se dévoile progressivement, dans un savant jeu de lumière et d’opacité. Là, on se croirait sur un quai de gare, entre chien et loup, dans les années 1930. Cette allure, comme d’un autre temps, M. Thomas Fersen la maîtrise à la perfection. Il devient cet être étrange qui nous offre un concert plein d’intimes complicités, de rires et d’émotions. Les routes qu’il nous fait emprunter sont sinueuses et cabossées, comme certains de ses textes sont saccadés, entrecoupés, mouvementés. C’est une invitation, on se laisse envahir par ces rythmes organiques, cet univers d’illusionniste et de magicien des mots. On serait même capable de tomber amoureux si l’on n’y prenait pas garde…

On l’aura compris, je fais partie de ceux qui adorent Thomas Fersen et qui ne lésinent pas sur l’attente devant une salle pour pouvoir être au premier rang. De ceux qui aiment par-dessus tout sa voix cassée de trop de fumée et d’alcool. De ceux qui lui trouvent un charme fou en robe rose à rubans, qui se précipitent sur chaque nouvel album pour l’écouter en boucle.

Comme je suis exigeante avec ceux que j’aime, je dois cependant reconnaître que le concept « ukulélé » commençait à s’user, et que j’étais heureuse de retrouver une formule instrumentale plus dense. J’admets aussi (sous la torture) que son dernier album, Trois petits tours, n’est pas le meilleur – j’ai le souvenir de l’excellent Pavillon des fous et de la magistrale Cigale des grands soirs –, mais on ne va pas reprocher à Thomas Fersen de trop se ressembler… Ce nouvel opus, il prend néanmoins toute son ampleur en se confrontant à la scène. Il y a une valise en fil conducteur, les savoureuses frictions douanières, le voyage comme un vagabondage mystérieux, et une fusion parfaite entre des hymnes nomades et une voix traînante, enrouée et sensuelle.

Thomas Fersen | © Aurore Krol

Si le début de spectacle n’est pas des plus fluides, si l’humour est parfois un peu trop incisif et pas des plus tendres avec les spectateurs, Thomas Fersen sait rectifier le tir. Il le fera particulièrement bien pendant les rappels ou lors d’inévitables tels Diane-de-Poitiers, Monsieur, Pièce montée des grands jours ou encore Zaza. Très vite, il y aura des prises de risque, parfois un détachement feint, mais surtout de belles improvisations. Accompagné de quatre musiciens à forte personnalité, lui-même tour à tour à la guitare, à l’harmonica ou au ukulélé, il peaufine ses mélodies de festivité et d’errance. Ensuite, on aura droit au cadeau de trois quarts d’heure de rappels, pleins d’une énergie brouillonne et effervescente, où public et chanteur se répondent avec malice. Ensuite, ce sera sûrement la meilleure partie du concert.

Lorsqu’il revient, il a troqué la robe pour un pantalon à carreaux, a gardé la chemise à jabot, la redingote et le haut-de-forme. Il ramasse quelques lettres dans le public, converse avec nous de manière moins formelle. Les mots sont décalés mais sincères. Le ton jamais bien loin du second degré, mais juste. Et, s’il s’agit d’un de ces musiciens aux particularités très marquées, reconnaissables entre toutes, Thomas Fersen est aussi et surtout un homme de scène, un homme de mise en scène glissant dans des costumes improbables qui lui vont comme un gant.

C’est avant tout un grand mystère, un comédien qui incarne ce personnage de vagabond saltimbanque et pluriel, sans que l’on puisse savoir qui il est vraiment. On le devine pourtant vaguement, dans les minces failles de quelques textes aux coloris plus sombres, toujours lumineux mais avec cet éclat particulier que peut avoir la folie. On l’entrevoit par exemple quand il nous récite un texte inédit, puis enchaîne sur Mon iguanodon. Et c’est juste magique. Et on entre dans l’intemporel, dans la poésie trouble, loin, bien loin d’une écriture simplement loufoque ou potache…

Il y a de ces chanteurs à la lumière diffuse, dont la grâce ne s’aperçoit pas au premier regard. Des chanteurs aux univers pas aussi évidents qu’il y paraît. Et Thomas Fersen, décidemment habile à jouer des tours, fait partie de ces artistes qui nous surprennent littéralement. Les émotions intenses sont généralement déchirantes, pas ici. Ici, elles sont simplement des injonctions au bonheur. Et puis voilà, Thomas Fersen nous a menés à bon port, il nous a guidés vers le sourire. Il nous quitte en disant « à bientôt ». Et là, nous, nous venons de redescendre sur terre… mais pas vraiment. Nous avons juste envie de rêver pouvoir prendre la route dans l’instant. Car Thomas Fersen nous retient dans ses songes… et nous nous laissons faire. 

Aurore Krol


Trois petits tours, de Thomas Fersen

www.thomasfersensiteofficiel.com

Coréalisation : Carré Sévigné | festival Mythos

Le Carré Sévigné, boulevard de Dézeurseul • 35510 Cesson-Sévigné

Réservations : 02 99 79 76 39 ou 02 99 79 00 11

Jeudi 30 avril 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

25 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Claire-Marie 09/05/2009 16:42

Quelle jolie plume pour illustrer un très beau concert. J'avais l'impression de revivre le concert en lisant l'article, et c'est très agréable. Ah sacré Thomas, tu nous feras toujours autant rêver!

René 07/05/2009 14:26

joli papier, dommage que vous jugiez juste nécessaire de multiplier les occurrences d'un adverbe juste très à la mode... ça décrédibilise un peu l'ensemble

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