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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 21:49

Adolfo Vargas : un danseur enragé


Par Nicolas Belaubre

Les Trois Coups.com


Il y a une vingtaine d’années, Adolfo Vargas quitte l’Espagne et les îles Canaries qui l’ont vu grandir. Il vient tenter sa chance en France. Après avoir été longtemps interprète au sein de la Compagnie Maguy-Marin, il s’installe à Toulouse et, en 2001, fonde l’Association manifeste avec sa compagne Isabelle Saulle. Il nous parle avec une chaleureuse voix de basse, marquée par l’accent de son pays. Assis sur sa chaise, il gesticule, esquisse les mouvements de sa chorégraphie et nous ouvre son cœur avec poésie et sincérité.

À 51 ans Adolfo n’a rien perdu de la rage qui l’anime ni de son désir de danser.

Les Trois Coups. —  La Rouille est un spectacle qui a vu le jour en 2007. Peux-tu nous raconter la genèse de ce projet ?

Adolfo Vargas. — Dans l’histoire des créations de la compagnie, 2006 est une année où l’on s’est dit qu’il fallait se donner du temps. On avait beaucoup de dates, en Espagne, en Allemagne ; et le travail de diffusion que l’on est obligé de faire soi-même dans les petites compagnies ne nous laissait plus respirer. J’ai trouvé que ce moment-là était idéal pour faire une recherche plus intime, très simple… Alors j’ai fait appel à Philippe Saulle, un écrivain qui venait justement de travailler avec nous. Il avait écrit des petits textes pour notre dernière pièce. J’avais vraiment envie de me poser, de faire un point sur ma carrière, ma vie, mon évolution. C’est vrai qu’à cette période, ça n’allait pas très bien.

Les Trois Coups. —  C’est un spectacle qui naît d’une crise personnelle ?

Adolfo Vargas. — J’étais quelqu’un de déjà un peu saturé par le milieu, la recherche de programmation, la vente… tout ce à quoi l’artiste d’aujourd’hui est soumis. Il faut être un peu un philosophe, parler des merveilles, s’avoir s’exprimer sur scène comme en privé. C’était une pression que je subissais, et je sentais la nécessité d’en parler. Interroger non seulement la condition de l’artiste, mais aussi traiter des thèmes plus humains : la responsabilité, le sentiment d’imposture… Tout ce qui me passait par la tête.

Les Trois Coups. —  Concrètement, comment s’est déroulée la collaboration avec Philippe Saulle ?

Adolfo Vargas. — Avec Philippe, on est parti chez moi, dans les îles Canaries, et durant un mois et demi on a parlé de mon enfance, de mon île. Je lui ai raconté pourquoi je l’avais quitté pour venir en Europe. Ce que ça représentait pour nous… Un monde immense quand tu habites une petite île !

Philippe a apporté beaucoup de poésie. D’ailleurs, ça a été un travail assez laborieux pour moi d’arriver à percevoir toute la subtilité de cette langue française qui n’est pas la mienne. C’est Isabelle Saulle qui m’a fait… goûter les mots. Elle m’a montré comment les lancer, laisser le temps de les digérer, attaquer, placer les silences…

Les Trois Coups. —  Tu parles de l’enfance, de sentiments très intimes, de l’Espagne franquiste… Il y a une forte part autobiographique dans ce spectacle ?

Adolfo Vargas. — Cette création fait partie d’un moment de ma vie très précis qui est révolu aujourd’hui. Et je suis sûr que ça se sent. On a essayé au maximum de rester fidèle au personnage tout en préservant une forme de détachement, de le voir comme quelqu’un d’autre. Même si c’est parfois très difficile, car je raconte des histoires sur ma mère, ma grand-mère, mon île. J’essaie de raconter tout ce qui s’est passé là-bas.

En fait, c’est une autobiographie réinventée. Philippe insiste sur la cruauté de cette enfance, sur la suspicion. Il ne faut pas oublier que c’était l’époque de Franco ! Quand j’étais petit, je ne me rendais pas vraiment compte. Mais très vite tu prends conscience que, en fait, tu ne peux parler que de très peu de choses : des taureaux, du football et point à la ligne. L’ambiance de l’époque était très dure, tu te faisais taper par tout le monde. Il régnait une cruauté entre les gens qui marque forcément les esprits… Toute cette violence, cette rage avait besoin de s’exprimer.

© Hélène Angeletti

Les Trois Coups. —  La Rouille, c’est l’image de l’usure, du périssable.

Adolfo Vargas. — L’oxydation du corps, la rouille, c’est quand le métal est mis en contact avec l’oxygène, avec l’extérieur. S’il n’y a pas d’oxygène, le métal ne rouille pas. Il y a cette réflexion : c’est le contact avec les autres qui nous rouille. La fatigue, c’est les autres, le relationnel. C’est une question un peu stupide, mais est-ce que si j’étais tout seul dans une île déserte, toute ma vie sans connaître personne, je pourrais vivre éternellement ? Peut-être qu’on meurt tout simplement parce que la vie est faite du relationnel ? Les engueulades, les malentendus, les incompréhensions, les agressions, la violence… Tout ce qui fait l’humain et la société. C’est cette idée de la ferraille qui s’oxyde quand elle est soumise au contact avec l’extérieur qui me parlait beaucoup.

Les Trois Coups. —  C’est une prise de conscience du corps ?

Adolfo Vargas. — Absolument, je viens de faire 51 ans, ce qui est quand même pas mal. En plus de l’Association manifeste, je danse aussi avec Ex-nihilo, une compagnie de danse de rue marseillaise qui travaille vraiment le côté physique. Ça envoie, mais vraiment j’adore ça. Alors, c’est difficile d’assumer un certain âge, un certain état de son corps. Mais je suis plus en forme que quand on avait monté cette création. Cet état un peu dépressif se traduisait aussi dans mon corps. C’est évident que l’oxydation et la rouille, c’était un peu pour ça. C’était cette fatigue accumulée, toutes ces petites douleurs à l’épaule, au genou gauche, aux reins… On a toujours mal quelque part quand on veut continuer à danser à mon âge. Mais, pour moi, c’est la seule solution… Foutu destin ! Aujourd’hui, je suis danseur et je ne sais pas faire autre chose. Et ça me dévore !

Les Trois Coups. —  Tu as recours à l’humour. Ça fait partie du salut ?

Adolfo Vargas. — Tout peut nous sauver. On ne peut pas être dramatique quand on présente une pièce comme celle-là. Moi, je ne vais pas au théâtre pour voir les gens pleurer sur leur histoire. Bien sûr, c’est très important de constater des choses, mais ça doit être dit avec une certaine poésie, avec humour, parce que l’humour est dans la vie. Sur scène, j’ai un côté clown que je ne veux absolument pas lâcher. Il faut garder ça.

Les Trois Coups. —  Ton personnage a parfois un côté monstrueux. C’est une preuve d’humanité ? La marque d’une limite à ne pas dépasser ?

Adolfo Vargas. — Nous justifions nos propres monstres. Tout le monde cache un monstre au fond de lui. C’est notre rage, notre désespoir. L’homme désabusé qui se laisse envahir par ses sentiments, la fatigue, la mauvaise foi. Pourtant, la fin est bien là, elle approche à la vitesse de la lumière. Malgré toute notre mauvaise foi, elle est là. Tu la sens venir… Je sens son parfum musqué. Dans la pièce, je joue la Mort : « Allez, viens ! Viens ! » Comme si s’était ta maman.

Les Trois Coups. —  Le temps presse ?

Adolfo Vargas. — Oui et non, c’est assez contradictoire. Il presse, mais en même temps le personnage a envie de tout lâcher, de souffler, d’aller préparer des sandwichs pour les étoiles qui vont disparaître. C’est cette angoisse de l’oxydation des corps qui donne la sensation que le temps presse. On ne reste pas longtemps. Moi, ça m’angoisse, mais j’essaie de résister et de m’accrocher à la scène. 

Recueilli par

Nicolas Belaubre


Voir la critique de Nicolas Belaubre pour les Trois Coups


La Rouille, d’Isabelle Saulle et Adolfo Vargas, sur un texte de Philippe Saulle

Association manifeste • 225, avenue Casselardit • 31300 Toulouse

05 61 63 08 91 | portable 06 32 95 04 24

assomanifeste@free.fr

davidlochen@tiscali.fr

Interprétation : Adolfo Vargas

Auteur : Philippe Saulle

Mise en scène : Isabelle Saulle

Musiques : Timmy Thomas, Monteverdi, voix de Sardaigne

Montage sonore : Marc Beugnies

Chant : François Testory

Lumières : David Lochen

Décors : Christian Toullec

Administration : Françoise Sarremejane

Photos : Hélène Angeletti

Le Vent des signes • 6, impasse Varsovie • 31300 Toulouse

Réservations : 05 61 42 10 70

Mercredi 29, jeudi 30 avril, vendredi 1er et samedi 2 mai 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

13 € | 10 € | 5 € | à partir de 10 personnes 8 €

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