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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 19:01

Mission (relativement) impossible

 

Faire rire sur commande quand on n’a pas le cœur à cela relève de la mission impossible. De là à reprocher à Jean-Louis Hourdin de l’avoir accepté, il n’y a qu’un pas que je ne ferai pas. Parce que, au final, il offre au public un spectacle totalement abouti. Un public qui ne s’y trompe pas. Qui pardonne et applaudit chaleureusement la performance.

 

Les textes, magnifiques de rhétorique et de poésie, sont servis par des comédiens qu’il faudrait tout de suite coucher sur la liste des « moliérisables ». La musique est magistralement composée par Karine Quintina et superbement interprétée par toute la troupe, malgré des partitions complexes. Et c’est un régal de profiter d’une interprétation en son direct.

 

Le principe de se passer de décor est une idée très intelligente. Voici un spectacle qu’aucun théâtre de la décentralisation la plus lointaine ne pourra refuser l’an prochain sous prétexte qu’il ne passe pas sous les cintres.

 

Voulez-vous que je poursuive sur le registre de l’humour noir en pointant que sur l’affiche Einstein nous tire la langue pour nous faire rire jaune ? C’est vrai que, si on a trois sous de conscience, on reconnaîtra qu’on ne pourra pas fermer les yeux encore longtemps sur… Je vous passe la litanie de tout ce qui ne va pas.

 

C’est bien pourquoi les hommes politiques avaient tant souhaité pouvoir programmer une jolie comédie (ce spectacle est une commande). Pour la colère, il y avait de quoi faire, mais pour le rire… Jean-Louis Hourdin confesse ne pas avoir pas réussi à faire s’esclaffer, malgré de gros efforts. Durif, Picq et Siméon, auteurs des textes, ont même brandi quelques jokers qui circulaient déjà sur Internet : On a bien rigolé, remake de la Cigale et la Fourmi concocté par Fred Vargas pour Europe Écologie, un pamphlet de Victor Hugo contre Napoléon III qui colle aux semelles de l’actuel président aussi solidement que les blagues empruntées aux Américains à propos de l’acteur Chuck Morris.

 

En traitant le sujet au pied de la lettre, ils ne nous ont fait grâce d’aucunes colères. La vérité vraie, c’est qu’ils n’en ont pas eu envie. Mais, et c’est là tout l’art du metteur en scène, il nous les met sous le nez de telle manière qu’on suit avec attention et qu’on se mettrait volontiers à vouloir « créer le buzz », ce qui en langage moderne signifie « faire la pub de ».

 

Le spectacle démarre avec le nombre de morts crachoté par un poste de radio des années 1950. De « 12 victimes », on passe vite à « 5 000 disparus », qui deviennent bientôt « des milliards », et sans doute plus, pour s’achever dans « un bain de sang avant le massacre ». La troupe, atterrée par ces annonces, fait son entrée en tir groupé sur la scène, collés serrés les uns contre les autres. Une atmosphère brechtienne s’installe à mesure que la salle s’assombrit. Chacun prendra la parole à son tour, qui pour déclamer, qui pour relater, qui pour jouer un petit air, qui pour chanter en solo ou en chœur, selon son talent.

 

 

Ainsi, Laurent Meineinger nous servira trois jolis petits discours parodiant « ces langues de bois qui parlent tant pour ne rien dire aux oreilles des chers con-citoyens ». Viendra ensuite un joli chant aux accents patriotiques plaidant que « ceux qui n’ont rien ont encore leurs yeux pour pleurer ». Au premier abord, le ton est ingénu. Écoutée au second degré, la construction est ingénieuse, plus vraie que si le père Ubu l’avait imaginée lui-même. De son côté, Paul Fructus interprète joliment un M. Content, illuminé par son instrument qui brille comme un soleil au-dessus des têtes.

 

À l’instar du timide qui ne bégaie plus dès qu’il chante, la troupe perd sa faculté de faire rire quand elle emprunte la voie musicale. Les arrangements sont acrobatiques. Le public néophyte ne se risquerait pas à les suivre, mais il peut apprécier l’exploit, l’oreille chatouillée par les accords argentins du xylophone de Marie-Claire Dupuy.

 

Avec un immense talent de tragédienne, Priscilla Cuche harangue sans perdre haleine, fouillant « où sont les révoltes possibles ». Un de ses camarades « carbure à la haine » quand une autre « voudrait mourir de sa colère ». Pierre Henri, lui, a les intonations d’un Serge Reggiani quand il soupire « qu’il a d’la neige au fond qui jamais ne fond ». Normal que certains jours Stéphane Gueydan, sosie de Mr Bean, prenne froid. Quelle poésie dans l’hymne à Gibraltar que Julie Kpere interprète avec retenue, ou encore dans cette complainte qu’Éloïse Brunet nous offre mezzo voce, en « lançant la pierre du rêve qu’elle a prise au jardin de ses nuits » et que j’aurais adoré réentendre aux rappels.

 

Les références plastiques, philosophiques, littéraires… sont multiples. Cranach, Alfred Jarry, Ionesco, Queneau, La Fontaine, mais aussi Boris Vian, Louis Aragon, et même Philippe Léotard ou Tchekhov quand l’accent devient slave : « J’ouvre les bras. Mais si personne ne vient s’y blottir est-ce que j’aurai le courage de les ouvrir encore ? »…

 

Il est pourtant trop tard pour recommencer l’histoire. Notre monde est une peau de banane. On aimerait lever le petit doigt pour dire « pouce ! », « réclamer un changement de fiction, et surtout de scénariste pour logiquement obtenir une autre réalité. Nous serions alors les enfants que nous voulions être autrefois, pour le meilleur et sans le pire ».

 

J’étais venue pour rire davantage, je l’avoue. Je repars légère malgré tout, parce que du beau et du bon spectacle comme cela n’est pas si fréquent. Et même, je vous dirai que j’ai envie d’en reprendre une tranche… en vous annonçant que j’y retourne le 19 mai pour la dernière en région parisienne. 

 

Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Je suis en colère, mais ça me fait rire, d’Eugène Durif, Jean-Yves Picq et Jean-Pierre Siméon

Coproduction le Groupe des vingt théâtres en Île-de-France | Théâtre Dijon Bourgogne | G.R.A.T.-Cie Jean-Louis-Hourdin | S.P.E.D.I.D.A.M.

Renseignements et réservations : 01 49 58 17 00

Chef de troupe : Jean-Louis Hourdin

Avec : Marie-Claire Dupuy, Stéphane Gueydan, Karine Quintana (musiciens) et Éloïse Brunet, Priscille Cuche, Paul Fructus, Pierre Henri, Julie Kpere, Laurent Meineinger (comédiens)

Costumes : Cissou Wiling

Régie générale : Jean-Pierre Dos

Régie lumière : Félix Jobard

Durée : 1 h 30

Théâtre Jean-Arp • 22, rue Paul-Vaillant-Coururier • 92140 Clamart

01 41 90 17 02 | télécopie : 01 41 90 17 09

www.theatrearp.com

Tournée :

– 5 et 6 mai 2009 à 21 heures | Le Prisme • Saint-Quentin-en-Yvelines, quartier des 7-Mares | Élancourt | 01 30 51 46 06

– 12 mai 2009 à 20 h 30 | Espace 1789 • 2/4, rue Alexandre Bachelet • Saint-Ouen | 01 40 11 50 23

– 14 mai 2009 à 20 h 30 | Théâtre Romain-Rolland • 18, rue Eugène-Varlin • Villejuif | 01 49 58 17 00

– 15 mai 2009 à 20 h 30 | Centre culturel • 102 ,avenue du Général-de-Gaulle | Chevilly-Larue | 01 41 80 69 69

– 19 mai 2009 à 20 h 30 | Théâtre Firmin-Gémier • place Firmin-Gémier • Antony | 01 46 66 02 74

– 20 au 24 mai 2009 | Théâtre Dijon-Bourgogne • Festival Théâtre en mai • Dijon | 03 80 30 12 12

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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