Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 21:32

L’obstination de l’huître


Par Nicolas Belaubre

Les Trois Coups.com


Il en faut de l’obstination, de la rage même, pour s’entêter à danser quand on a 51 ans. Adolfo Vargas n’en a jamais manqué. Il avait ça ancré en lui depuis sa naissance et même un peu plus tôt. Enfant non désiré puis abandonné à sa grand-mère, il s’est accroché à la vie comme l’huître à son rocher. Pour « la Rouille », son cinquième spectacle avec l’Association manifeste, il s’est confié, un mois durant, à l’écrivain Philippe Saulle. Ce dernier s’est approprié son passé, ses souffrances et ses préoccupations métaphysiques afin de nous livrer un texte riche, intime, sincère et plein de poésie.

Par une étroite porte au fond de la scène entre un homme visiblement usé par la vie. Il jette au sol un vieux sac de sport tout aussi usé que lui, d’où dépassent quelques roses en mémoire d’une gloire fuyante. Sur une table gisent des cadavres de bière bon marché. L’homme, hagard, décapsule une dernière canette. Il vacille, s’appuie à la table puis dévisage le public. Ses yeux, gonflés par la fatigue, l’alcool et le désespoir, cherchent un soutien improbable, une once de compassion, une oreille amicale et bienveillante. Soit ! Nous sommes là pour ça. Vide donc ton sac, Adolfo.

Et il est bien lourd, son sac. Tout aussi lourd que les poches sous ses yeux, emplies de larmes contenues. Des larmes au goût amer. Cette amertume est l’arrière-goût des regrets tout autant qu’un avant-goût de la mort. Et pourtant, même si la Rouille est un spectacle ayant une indiscutable dimension autobiographique, Adolfo Vargas ne vient pas à confesse. Pas de culpabilité, c’est un sentiment stérile. Vous avez frappé à la mauvaise porte. Non, non ! Pas d’extrême-onction non plus. La religion catholique a perdu tout son crédit avec la dictature franquiste et ses écoles de curés, où régnait la cruauté, la suspicion et la perversité.

« La vie n’est qu’un immense bordel compressé dans une tête d’épingle ! » Le constat initial ne tend pas vers l’optimisme. Il serait même plutôt le symptôme d’une profonde angoisse. La vie serait absurde, contingente et indéterminée. C’est le message qu’Adolfo Vargas veut nous transmettre dans son spectacle. Pas uniquement pour nous jeter au pied du mur existentialiste sartrien, mais surtout pour nous rappeler l’importance d’affronter le monde avec sincérité et courage : la naissance nous plonge dans les ténèbres du monde, et seule notre lumière intérieure pourra illuminer notre fugace passage sur cette terre.

En somme, la seule solution est de lâcher prise. Affronter le vertige de la chute dans les profondeurs de notre âme. Et c’est avec brio qu’Adolfo Vargas nous entraîne avec lui. Il danse, il chante, il jure et grimpe sur les meubles. Première leçon : le don de soi. L’âge ne fait rien à notre affaire, et si la valeur se juge à la sueur alors Adolfo aura su se montrer à la hauteur. Deuxième leçon : la sincérité. Adolfo se dévoile sans fard ni tabous. C’est un clown enragé qui rit autant de sa propre humanité que des monstres qui l’habitent… Et dernière leçon : l’humilité. Adolfo ne veut pas qu’on pleure sur son sort, mais désire juste se montrer tel qu’il est. Avec ses muscles un peu flasques et un double menton naissant. Avec une voix qui, certes, s’essouffle un peu plus vite qu’auparavant, mais refuse toujours de se taire.

Il est vrai que la Rouille est une pièce où l’on parle beaucoup et où, à l’inverse, on danse peu. Mais le jeu d’acteur est plaisant et la danse un prolongement naturel du discours. L’équilibre est donc atteint. La mise en scène, à l’image des rares plages musicales, se veut discrète et naturelle. Point d’artifices pour troubler cet exercice de sincérité profondément humaniste. Nous n’en apprécierons que mieux la dimension métaphysique de certains tableaux, comme la danse des équations, dans laquelle Adolfo Vargas, dirigé par Isabelle Saulle, se risque à donner corps à E = MC2 ainsi qu’à l’équation de l’énergie cinétique.

En définitive, l’artiste partage également ceci avec l’huître que, d’un grain de sable indésirable en son sein, il crée, à force de patience, une perle. C’est un phénomène inéluctable qui paraît dépourvu de sens et de valeur. Et pourtant, après cela, vient l’expert en huître. Il la pèse, la juge et l’estime… Peut-être y verrons nous une rotondité imparfaite, un reflet trouble, une inclusion, une fêlure ? Qu’importe ! Une perle naturelle aura toujours beaucoup plus de valeur qu’une perle de culture. 

Nicolas Belaubre


La Rouille, d’Isabelle Saulle et Adolfo Vargas sur un texte de Philippe Saulle

Association manifeste • 225, avenue Casselardit • 31300 Toulouse

05 61 63 08 91 | 06 32 95 04 24

assomanifeste@free.fr

davidlochen@tiscali.fr

Mise en scène : Isabelle Saulle

Interprétation : Adolfo Vargas

Auteur : Philippe Saulle

Musiques : Timmy Thomas, Monteverdi, voix de Sardaigne

Montage sonore : Marc Beugnies

Chant : François Testory

Lumières : David Lochen

Décors : Christian Toullec

Administration : Françoise Sarremejane

Photos : Hélène Angeletti

Le Vent des signes • 6, impasse Varsovie • 31300 Toulouse

Réservations : 05 61 42 10 70

Mercredi 29, jeudi 30 avril 2009, vendredi 1er et samedi 2 mai 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

13 € | 10 € | 5 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher