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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 15:52

Marivaudage endiablé


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Une troupe de théâtre répète « l’Épreuve » de Marivaux. Cette habile mise en abyme permet de répondre à une question que beaucoup de spectateurs se posent : comme monte-t-on une pièce de théâtre ? Spectacle créé au Festival d’Avignon en 2007, « le Jour de l’italienne » est une mécanique déjà bien rodée.

Les comédiens arrivent sur scène en tenue de ville et sont accueillis par le metteur en scène, qui joue son propre rôle. Ça commence par la lecture du texte autour de la table. Les acteurs découvrent, en même temps que nous, les enjeux de la pièce de Marivaux, l’Épreuve. On débat sur l’interprétation à donner aux répliques, sur le mystère de l’intrigue : ce Lucidor, pourquoi fait-il ça ? C’est le début d’une aventure. Devant le spectateur à la fois curieux et complice, un spectacle va s’élaborer, prendre forme progressivement, avec ses doutes, ses conflits, ses errements. Le plateau représente non seulement la scène du théâtre, mais aussi la cafétéria et les loges – il se passe donc toujours quelque chose !

Le titre, « le Jour de l’italienne », donne le ton. L’italienne, dans le jargon du théâtre, c’est la récitation rapide du texte de la pièce, sans le jouer. On peut y voir aussi une allusion au fait que l’Épreuve est la dernière pièce donnée par Marivaux à la troupe du Théâtre italien, en 1740. Cette pièce en un acte contient la quintessence de son art – ce sera une des plus jouées à la Comédie-Française au xixe siècle et au début du xxe. Son argument est simple : Lucidor, riche héritier, est amoureux de la belle Angélique, fille de campagnards peu argentés. Craignant d’avoir affaire à une femme intéressée, il la met à l’épreuve, et déguise son valet Frontin en bourgeois parisien qui viendra courtiser la belle à son tour. Or Lisette, la servante d’Angélique, connaît déjà Frontin…

Marivaux, avec ses rebondissements et ses déguisements, se prête bien à l’entreprise imaginée par la metteuse en scène Sophie Lecarpentier. Comme elle l’explique elle-même à sa troupe de comédiens : Marivaux, cela doit se jouer enlevé. Forte de ce principe, elle a conçu un spectacle qui démarre pied au plancher et ne baisse pas de rythme jusqu’à la fin. L’énergie juvénile des comédiens fait le reste. Deux mois de répétition condensés en une heure dix : le pari était osé, et l’intérêt ne faiblit pas. Le spectateur ressent une vraie curiosité en découvrant ce qui d’habitude lui échappe : les rouages de la machine théâtrale.

L’intérêt premier de ce spectacle est ainsi de montrer la vie d’une troupe dans ses aspects les plus concrets, de mettre en évidence la dimension collective et « artisanale » du travail. Les techniciens traversent à l’improviste le plateau. Le régisseur intervient derrière le public. On essaie des costumes : c’est parfois réussi, parfois moins (rires garantis). Il en va de même pour les « propositions » des comédiens. Le comique, d’abord discret, se précise à mesure qu’on apprend à les connaître. L’esprit de Marivaux s’emparant progressivement de la troupe, la pièce se transforme graduellement en une comédie à part entière, dont le point culminant est la scène du filage technique, très réussie.

« le Jour de l’italienne ou les Vraies Confidences, comique
des répétitions autour de “l’Épreuve” de Marivaux »

© Cosimo Mirco Magliocca

Autre ingrédient indispensable : un sens bienvenu de l’autodérision, sans lequel le spectacle risquait de sombrer dans la complaisance. On rit ainsi de la vanité des comédiens, tous persuadés que leur rôle est le plus important de la pièce, ou qui se gargarisent de grands mots qu’ils maîtrisent mal, ou encore de leurs lubies ridicules (le petit chien !). Il viendront à tour de rôle parler au public de leur personnage et des difficultés qu’ils rencontrent. Si la distribution est convaincante et homogène, on distinguera peut-être Emmanuel Noblet, le comédien le plus expérimenté de la troupe, qui dans le rôle de Frontin marque le spectacle de sa présence.

Reste ce qui pour certains constituera un écueil : juxtaposer dans un même spectacle la langue de Marivaux (à travers plusieurs extraits de l’Épreuve) et le langage d’aujourd’hui dans ce qu’il peut avoir de trivial. « Frontin, c’est le mec sympa », explique-t-on pour faire comprendre le rôle. « J’étais à fond » avoue pour sa part l’acteur. Les puristes crieront peut-être au sacrilège, mais d’autres refuseront d’enfermer Marivaux dans un musée. D’ailleurs, le texte de Marivaux ne perd rien de sa saveur, il est tout simplement un élément parmi d’autres du spectacle théâtral conçu par la compagnie Eulalie, au même titre que les échanges des comédiens ou le jargon des techniciens…

On se souvient qu’une telle polémique avait été soulevée à propos du beau film d’A. Kechiche, l’Esquive, auquel on songe parfois. Sophie Lecarpentier avoue s’être inspirée de celui de Truffaut, la Nuit américaine, qui montrait les dessous d’un tournage. En effet, comme on peut s’en douter, le marivaudage gagne les coulisses. De courtes séquences révèlent les rivalités, artistiques ou amoureuses. On devine une idylle naissante entre Frontin et Lisette… On pourrait regretter que les indiscrétions et « vraies confidences » restent peu nombreuses, et que le spectacle ne prenne pas davantage le temps de développer les relations entre les personnages. Choix de mise en scène, on glisse sans s’attarder, tout reste très allusif. Après tout, qu’importe puisque la gaieté et la légèreté sont au rendez-vous.

Si l’on parvient assez bien à suivre le déroulement de l’Épreuve, qui nous est révélée par bribes, à l’inverse une partie de la substance du texte de Marivaux est malgré tout perdue en route. Chaque comédien se trouve en effet placé devant un sacré défi, puisqu’il doit à la fois incarner l’acteur chargé du rôle et le rôle lui-même, tel que Marivaux l’a conçu. Or on ne retrouve pas toujours le charme et la subtilité des personnages originels. Ainsi le choix de faire jouer Angélique par une actrice présentée comme un peu « cruche » est discutable. « Ingénue » ne veut pas dire bécasse, et Angélique, un des plus beaux personnages de Marivaux, est une jeune fille certes innocente, mais aussi lucide et digne. Sa grâce et sa simplicité naturelle n’habitent pas le personnage qu’on nous présente. De même l’aspect manipulateur de Lucidor, sa goujaterie, voire sa cruauté n’apparaissent que très peu. Le choix de terminer par l’émouvante scène de réconciliation, en rupture de ton avec ce qui précède, est cependant judicieux. 

Fabrice Chêne


Le Jour de l’italienne ou les Vraies Confidences

Comique des répétitions autour de l’Épreuve de Marivaux

Création collective de la compagnie Eulalie sous la direction de Sophie Lecarpentier

Avec : Xavier Clion, Vanessa Koutseff ou Lucie Chabaudie, Sophie Lecarpentier, Solveig Maupu, Emmanuel Noblet ou Stéphane Brel, Alix Poisson, Julien Saada

Création lumières : Luc Muscillo et Emmanuel Noblet

Création sonore : Sébastien Trouvé

Scénographie : Hélène Lecarpentier

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 28 avril au 7 juin 2009, les mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Rencontre avec l’équipe artistique, dimanche 17 mai 2009 à 17 heures (entrée libre)

Durée : 1 h 10

22 € | 15 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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