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30 avril 2009 4 30 /04 /avril /2009 00:31

Ultramarine


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Marine Biton Chrysostome est une artiste accomplie qui conçoit et interprète des spectacles résolument contemporains. « Les Débordements de Roussalka » est l’aboutissement d’une démarche amorcée il y a un peu plus d’un an lors d’un workshop avec Rodrigo García. Cela situe déjà l’ambition et l’univers de ce projet hors normes, théâtre-performance qui croise texte, vidéo et musique, tout en faisant la part belle à la présence physique de son unique interprète.

Le dispositif inventé par l’actrice est audacieux : son personnage imaginaire nous apparaît lové dans une conque de Plexiglas à moitié remplie d’eau, comme une créature aquatique mal identifiée. Le sous-sol du Yono – un café-restaurant du Marais – est un lieu intime, retiré du monde. Le spectateur curieux, descendant l’escalier, a un peu l’impression de pénétrer dans une grotte, pour le plaisir de partager un moment l’intimité de cette créature des flots.

Durant tout le spectacle, Roussalka ne quittera pas sa conque protectrice, qui est aussi le lieu depuis lequel elle va se raconter. L’eau est pour elle une obsession, un besoin vital, une façon de se purifier et de se protéger des salissures du monde. Cette jeune femme-bulle a en effet la phobie de la saleté, et ce qu’elle nous livre est le récit des difficultés existentielles qui en résultent. Se sentant perpétuellement sale, elle procède ainsi à des rituels compulsifs de lavage : les détails de sa toilette méticuleuse et bien d’autres aspects de sa quête d’une impossible propreté sont souvent rapportés avec humour. Prisonnière du cercle vicieux de son obsession, elle en viendra à se salir elle-même pour pouvoir mieux se laver, avant de découvrir : « Moi, c’est en dedans ».

« les Débordements de Roussalka » | © Thomas Poussevin

Le spectacle est pourtant tout autre chose que l’exposé d’un cas pathologique. Sa beauté troublante vient de l’habileté avec laquelle la mise en scène fait alterner rêves, fantasmes, souvenirs d’enfance autour de l’eau. Belle idée scénographique : lorsque Roussalka dort couchée dans l’enveloppe protectrice de sa conque, ses rêves sont « racontés » en voix off et projetés en vidéo sur le mur au-dessus d’elle. À d’autres moments, c’est sur le corps même de la comédienne – seulement vêtue d’un monokini couleur chair – que se trouvent projetées les images. Ajoutons un environnement sonore particulièrement travaillé et réussi, un éclairage savant (les lumières bleues sous la demi-sphère de Plexiglas), et on aura peut-être donné une idée de la poésie très particulière qui se dégage de la pièce.

Le contraste entre un texte finalement assez prosaïque et ce dispositif scénographique expérimental pourrait paraître assez déroutant. Mais quand Marine Biton Chrysostome par moments s’immerge, comme pour retrouver son milieu naturel, puis se redresse ruisselante en essorant ses cheveux, c’est en fait à une imagerie éternelle que se trouve renvoyé le spectateur : cette silhouette féminine dans sa conque de Plexiglas, c’est aussi Vénus sortie des eaux, incarnation de la beauté et de la grâce. D’autres verront peut-être plutôt en elle une ondine. Une chose est sûre : au moment où son chant s’élève, pour un final apaisé et musical, c’est bien en sirène que se transforme le personnage. Et le spectacle, malgré sa brièveté, est effectivement comme un appel au rêve.

Saluons pour finir la performance, à tous les sens du terme, de la comédienne : à genoux, accroupie, debout, et pour finir assise en position du lotus, Marine Biton Chrysostome s’impose par sa présence sans qu’aucune faute de goût n’entache sa prestation. La conque ne débordera pas, mais Roussalka, elle, déborde de féminité. Tout au plus s’interrogera-t-on sur ce qui motive la sérénité retrouvée du personnage à la fin, puisqu’il reste prisonnier de sa coquille et que rien ne vient rompre sa solitude. 

Fabrice Chêne


Les Débordements de Roussalka (O la Fuente Gloriosa Nueva), de Marine Biton Chrysostome

Compagnie Théâtre Bouche-d’Or • 31, rue du Cormier • 17100 Saintes

theatrebouchedor@yahoo.fr

Direction d’acteur : Juliette Mézergues

Avec : Marine Biton Chrysostome

Musique : El Kinki

Images-vidéo : Charlie Noble et Anthony Séret

Lumières : Jérôme Jousseaume et Rachel Réard

Le Yono • 37, rue Vieille-du-Temple • 75004 Paris

Métro : Saint-Paul

Réservations : 06 62 68 12 26

Les 12 et 26 avril 2009 à 19 heures

Durée : 40 minutes

7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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