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29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 15:57

Un Wittgenstein qui laisse sceptique


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Ayant reçu une formation en philosophie, c’est avec une certaine curiosité que j’attendais « Wittgenstein Incorporated ». Cette pièce, écrite à partir de notes de cours sur la croyance religieuse du philosophe anglo-autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951), connut un vif succès au Festival d’Avignon en 1991. Las ! Au Théâtre de la Cité-Internationale, ni le texte ni la mise en scène ne me semblèrent à la hauteur de leur réputation. Une grande déception.

D’aucuns peuvent penser – et à juste titre la plupart du temps – que le travail du critique est une activité plaisante et tout à fait enviable : voir régulièrement des pièces, entretenir sa culture, stimuler sa sensibilité et son intelligence et, comble de bonheur, pouvoir laisser libre cours à son amour de l’écriture. Mais il arrive aussi que ce travail soit un vrai travail, c’est-à-dire, étymologiquement parlant, une torture.

Je dois en effet avouer que, si je n’avais pas été missionné par les Trois Coups, j’aurais sans doute quitté la salle (comme à peu près la moitié du public) à l’issue de la première interminable partie de cette pièce. Pourquoi ? Le texte, un monologue alternant les paroles de Wittgenstein et de ses assistants avec des descriptions très précises des gestes et des attitudes des uns et des autres, est censé déployer le cheminement de la pensée du maître dans toute sa nudité, avec ses fausses pistes, ses retours en arrière, ses hésitations, ses brutales fulgurances. Mais là, en l’espèce, l’impression qui domine est celle d’une suite d’interrogations stériles, qui se mordent la queue et qui finissent par générer un ennui invincible.

« Wittgenstein » | © D. R.

Cette impression de tourner en rond, m’objectera-t-on, est voulue et reflète fidèlement la « méthode » de Wittgenstein. Ce qui est mis en scène, c’est sa pensée qui est en train de se former, et donc un reproche de ce type est en porte-à-faux. Admettons. Mais poussons plus loin : sa pensée se forme aussi à travers la mise en scène qu’elle se fait d’elle-même (attitudes corporelles, bouffées d’émotion, images frappantes, sollicitation de ses auditeurs ou brutal rejet de l’un ou de l’autre). Wittgenstein professeur est d’emblée, et indissociablement, un acteur, qui ne cesse de jouer avec son public. La tension dramatique naît tout autant des difficultés problématiques que de la manière dont il les porte affectivement.

Or, pour que cette mise en abyme ingénieuse, sur laquelle repose la raison d’être de cette pièce, opère vraiment, elle nécessite un acteur qui maîtrise à la fois l’abstraction des raisonnements et l’intensité des passions wittgensteiniennes, en même temps que l’extrême concrétude de descriptions innombrables. À cet égard et malheureusement, force est de reconnaître que, lorsque je l’ai vu jouer, Johan Leysen était loin d’atteindre cet objectif. Accumulant les fautes de texte et les hésitations, il semblait tout aussi perdu dans ses répliques que Wittgenstein dans ses pensées. Par ailleurs, comment ne pas relever l’hiatus continuel entre la description des sentiments qui agitent le maître et le ton monocorde de la plupart des répliques ? Cette situation de « personnage flottant », à mi-chemin entre la narration et le jeu, que Johan Leysen est censé « incarner », révèle là ses limites : elle affaiblit tous les registres du texte en les noyant dans une espèce de brouillard gris indécis. De la passion douloureuse de Wittgenstein pour la pensée, on ne ressent quasiment rien.

Pour peu que l’on se soit habitué aux accrocs dans le texte, les deux dernières parties de la pièce passent bien mieux : elles sont plus rythmées, plus dynamiques, et une sorte de fluide intellectuel stimulant circule enfin entre scène et public. Mais ce n’est pas pour autant que l’on comprend grand-chose. La fin de la pièce est loin d’offrir une conclusion claire, et le texte s’arrête sur un sourire ironique dont seuls ceux qui ont fait une thèse sur Wittgenstein (et encore) comprendront la signification. Ceux qui auront voulu connaître sa position  sur la question de la croyance religieuse en auront eu pour leurs frais. Mais auront-ils eu la patience de rester jusque là ? 

Vincent Morch


Wittgenstein Incorporated, de Peter Verburgt

Traduction : Frans de Haes

Mise en scène : Jan Ritsema

Avec : Johan Leysen

Dramaturgie : Marianne Van Kerkhoven

Décor et lumière : Herman Sorgeloos

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Réservations : 01 43 13 50 50

Du 23 au 30 avril 2009 et du 12 au 30 mai 2009, les lundi, mardi, vendredi et samedi à 20 heures, le jeudi à 19 heures (sauf le jeudi 23 avril 2009 à 19 heures), relâche les mercredi et dimanche, relâches exceptionnelles vendredi 22 mai 2009, samedis 16 et 23 mai 2009

Durée : 2 h 30

21 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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