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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La mort rêvée des anges
La Compagnie Haut et court adapte « Des anges mineurs », le roman futuriste et intemporel de l’écrivain lyonnais Antoine Volodine, mis en scène par le jeune et talentueux Joris Mathieu. L’intégrale de « Des anges mineurs » se présente en trois actes d’une heure quinze chacun. Le premier et le deuxième ont déjà été présentés l’an dernier au Théâtre de la Croix-Rousse. Un univers onirique puissant et visuel.
Des grands-mères dans un hospice expérimental fabriquent une poupée de chiffon et lui donnent vie. Elles lui confient la mission d’aller sur Terre pour rétablir la société des justes pour laquelle elles se sont battues autrefois. Des années plus tard, « ce petit-fils » les a trahies, en signant les décrets qui rétablissent le capitalisme. Elles le jugent au cours d’un procès. Attaché à un poteau, dans une parenthèse entre la vie et la mort, l’accusé plonge dans un univers parallèle et se met à raconter un « narrat » par jour.
Quarante-neuf tableaux se succèdent. Quarante-neuf histoires sur la disparition du monde. Chacune porte le nom d’un ange qui l’a habité autrefois. On le retrouve parfois d’une fable à l’autre. Khrili Gompo est expédié sur Terre pour de courtes durées afin observer les hommes. Fred Zendl écrit des navets dans un camp de concentration. Sophie Gironde donne naissance à des ours ! Autant d’anges « mineurs » auxquels l’accusé rend hommage. Difficile de savoir quand ils sont vivants ou quand ils sont morts. S’ils sont ancrés dans la réalité. Ou se souviennent seulement. S’ils croisent dans leurs rêves celles qu’ils ont aimées. Ou celles qu’ils n’ont même jamais rencontrées.
Autant de paraboles où se confondent le vécu et l’imaginaire par des procédés ingénieux et modernes de mise en scène, qui nous propulsent dans un univers onirique d’une puissante beauté. Un système astucieux d’écrans vidéo permet de reconstituer à loisir des centaines de décors différents, dans lesquels s’incrustent les acteurs présents sur scène. À la manière d’hologrammes, de nouvelles images, tantôt floues tantôt nettes, apparaissent. Tour à tour, le spectateur est propulsé dans les entrailles du monde, sur une plage au crépuscule ou dans la chambre d’un mourant, alors qu’il n’y a sur scène… qu’un plateau tournant et trois comédiens.
Les costumes et le maquillage, impressionnants, font ressembler les vivants aux morts. La voix off, qui devient la conscience « des héros des narrats », participe également à créer le trouble entre réalité et fiction. Les acteurs, eux, par leur prise de parole ponctuelle, rappellent aux spectateurs qu’ils sont au théâtre. Philippe Chareyron, Vincent Hermano et Marion Talotti, impassibles et justes, campent à merveille ces anges insaisissables. Les nombreuses marionnettes de personnes âgées, présentes dans la salle, contribuent à laisser planer le doute. Les anges seraient-ils parmi nous ?
© Nicolas Boudier
Bien souvent, le public se croirait au cinéma. Projection vidéo, abondance des décors, multiplicité des personnages, voix off, musique et surtout suspense : vous assistez à Des anges mineurs comme à un très bon film dont vous essayez de comprendre le sens, sans voir les heures s’écouler.
Car il faut reconnaître qu’on ne vient pas voir ce spectacle comme une pièce de théâtre où l’on voudrait tout saisir. L’intérêt, l’objectif même, est de rester captivé en acceptant de n’avoir aucune certitude. Pendant quatre heures trente, impossible de s’ennuyer. À chaque instant, une nouvelle proposition scénique, une nouvelle piste de compréhension, un nouveau retournement de situation ébranle toutes « nos hypothèses ». De bout en bout, le spectacle est haletant, et ce, justement grâce à une histoire complexe, sans réelle chronologie, ni relations définies entre ses protagonistes.
Il est d’ailleurs amusant de constater que l’acte II, au sens plus clair mais moins riche du côté technique, est de très loin le plus ennuyeux. L’acte I, pour sa part, laisse bouche bée. Dès les premières minutes, le ton est donné. Le texte sera flou et demandera toute notre concentration. Le visuel, omniprésent dans le spectacle, est aussi saisissant qu’imprévisible. Le deuxième acte donne ensuite des clés de compréhension pas forcément utiles, perturbant la liberté « de ne pas tout expliquer » à laquelle nous nous étions habitués à l’acte I. L’acte III, gorgé de « beaux » moments, laisse quant à lui libre court à notre imagination.
Des anges mineurs nous projette dans une matrice entre vie et mort, où se jouent les mêmes enjeux politiques et idéologiques que dans notre société actuelle. Le texte nous plonge dans la mémoire de ceux que la mort nous a fait oublier et leur donne une deuxième vie. Une deuxième vie où les anges expérimentent, comme les vivants, la douleur d’être oubliés. ¶
Julie Olagnol
Les Trois Coups
Des anges mineurs, d’Antoine Volodine
Compagnie Haut et court • 27, rue Dedieu • 69 100 Villeurbanne
04 72 98 83 84
www.compagnie-haut-et-court.org
Mise en scène et adaptation : Joris Mathieu
Avec : Philippe Chareyron, Vincent Hermano, Marion Talotti
Scénographie : Joris Mathieu, Damien Ghenassia
Création lumière : Nicolas Boudier
Création sonore et musique : Nicolas Thevenet
Création vidéo : Vivian Gateau, Loïc Bontems, France Corbel, Siegfried Marque
Création masques et costumes en latex : Marion Talotti
Régie lumière : Nicolas Boudier
Régie son : Nicolas Thévenet
Régie vidéo : Loïc Bontems
Régie générale et régie plateau : Damien Ghenassia
Coproduction : Compagnie Haut et court, Théâtre de Vénissieux
Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon
Réservations : 04 72 07 49 49
Du 2 au 4 avril 2009 à 19 heures
Durée : 4 h 30 (entractes compris)
24 € | 20 € | 16 €
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