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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 19:16

Une tragédie de la modernité


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Dès le début de la pièce, le spectateur est averti : l’affrontement à distance entre Chaney Collins, l’ambitieux président de la Condor Oil Company, et Yacinto Yañez, le propriétaire de l’hacienda La Rosa blanca, est joué d’avance. Toute la force du texte de B. Traven et de la mise en scène d’Adel Hakim est d’exposer de manière lumineuse les mécanismes qui conduisent à l’inéluctable fin de cette « tragédie mexicaine ». Une tragédie aux accents qui restent désespérément modernes.

Maryse Aubert, habillée d’une chemise et d’un pantalon noirs, d’une cravate et d’une veston blancs qu’on dirait droit sortis de polars sur la période de la prohibition, fait une entrée fracassante de meneuse de revue sur fond de music-hall. Avec l’énergie presque enjouée d’un Monsieur Loyal, elle commence à exposer les cadres généraux de l’action à venir, ou plutôt la passion fondamentale qui va la déterminer tout entière et qui n’a rien, vraiment rien, de joyeux : l’insatiable « appétit » de la Condor Oil Company, son avidité sans limites pour les champs pétrolifères.

La talentueuse actrice non seulement campe tour à tour les différents personnages de l’histoire, mais les manipule littéralement comme des jouets. En effet, de part et d’autre de la scène, deux décors miniaturisés et fixés sur une table symbolisent les deux pôles principaux de l’action, l’hacienda ancestrale de Yacinto Yañez et le bureau de Chaney Collins. Elle y déroule le fil de l’intrigue à l’aide de figurines et de petits accessoires, comme des minichevaux ou des maquettes de voitures.

Ce dispositif ingénieux renforce la stature de son personnage de narrateur, lui confère le statut métaphysique de divinité toute-puissante et, par là même, nourrit le sentiment, propre à la tragédie, que les différents personnages sont dépossédés de leur propre destin. En outre, ce procédé, intelligemment utilisé aux moments clés de l’intrigue, permet à l’imagination du spectateur de jouer à plein et de se former des représentations personnelles très fortes, beaucoup plus fortes que si on les lui avait simplement montrées.

Car tous, qu’ils soient paysans ou hommes d’affaires, sont en réalité mus par des forces qui les dépassent. Il y a, évidemment, les déterminations socio-économiques, le fait d’appartenir à un monde, à un système de valeurs, qui rend sourd et aveugle à celui des autres. Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre un indigène mexicain pour qui la culture du maïs et la transmission de la terre est tout le sens de sa vie, et un homme d’affaires américain pour qui c’est l’argent – et tout le luxe et le sentiment de puissance qu’il procure – qui constitue l’unique priorité de la sienne ?

Mais toute la subtilité du texte de Traven consiste à ne pas en rester à ce niveau d’analyse général et à réussir à le mettre en rapport avec des évènements plus intimes, à unir avec intelligence ce qu’on appelle la « grande » et la « petite » histoire. Car l’omnipotent président de la Condor Oil Company est en réalité l’esclave d’une maîtresse dispendieuse, qui est la véritable cause de la ruine de La Rosa blanca.

Néanmoins, malgré ses incontestables qualités et les protestations de la note d’intentions, j’ai trouvé que la Rosa blanca demeurait un peu trop manichéenne à mon goût, avec d’un côté – on l’aura bien compris – l’homme d’affaires sans scrupules véhiculant une civilisation corrompue, et de l’autre le bon paysan témoin d’une société humaniste et paisible. Certes, on ne peut pas dire que la soif de l’or noir nourrisse les sentiments les plus nobles (et l’histoire récente ne nous l’enseigne que trop), mais la pièce aurait peut-être gagné en profondeur si la mise en scène avait fait sentir plus de distance envers le monde (le paradis ?) de Yacinto Yañez.

Au chapitre des petits regrets, je mentionnerai également quelques failles dans le jeu de Maryse Aubert : quelques menues fautes de texte, quelques passages mal articulés, et un sentiment de manque d’assurance étonnant dans les passages chorégraphiés. L’attitude physique qu’elle adopte pour camper certains personnages est parfois un peu trop artificielle, l’accent allemand qu’elle emploie ponctuellement n’est pas très convaincant. C’est d’autant plus dommage que, pour le reste, sa prestation est très bonne.

La Rosa blanca a été écrite en 1929. Son action se situe au Mexique, dans les années 1912-1913. Mais cette pièce parle bien d’aujourd’hui et de notre monde, jusques et y compris dans ses impasses et ses contradictions, entre la haine du système et le désespérant sentiment (justifié ou non) qu’il est impossible d’y échapper. 

Vincent Morch


La Rosa blanca, tragédie mexicaine, d’après B. Traven

Mise en scène : Adel Hakim

Avec : Maryse Aubert

Scénographie et lumières : Yves Collet, assisté de Perrine Leclère-Bailly

Son : Anita Praz

Régisseurs : Franck Guitton, Hervé Fontaine et Clément Juforgues, sous la direction de François Cabanat

Photo : Bellamy

Théâtre Artistic Athévains • 45, rue Richard-Lenoir • 75011 Paris

Réservations : 01 43 56 38 32

Du 16 mars au 30 avril 2009 : mardi à 20 heures, mercredi et jeudi à 19 heures, vendredi et samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 heures, relâche le lundi, relâche exceptionnelle le jeudi 19 mars 2009

Durée : 1 h 15

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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