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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 16:22

Très chair Ilka


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


C’est au Grand Parquet qu’Ilka Schönbein a accouché de ces deux derniers spectacles, « Faim de loup », pour enfants (à partir de 8 ans), et « Chair de ma chair », pour adultes, deux spectacles qui traitent du rapport mère-fille, thème récurrent de son travail. Un voyage remarquable dans le temps et dans les tréfonds de l’âme humaine.

Le Grand Parquet est déjà, à lui seul, une invitation au voyage. Autrefois, cette salle de bal parcourait l’est de la France, abritant des soirées dansantes qui circulaient de village en village. Aménagé en salle de théâtre modulable, le Grand Parquet a ouvert ses portes en 2005 quelque part entre la Chapelle et la gare du Nord, à côté des voies de chemin de fer. À demeure, ce lieu atypique fait désormais voyager ses publics dans le temps et dans les imaginaires. Avec une programmation axée sur le conte et ses formes associées, la structure accomplit sa fonction : tisser des liens entre les cultures et les générations. Quant à son équipe, dirigée par François Grosjean, elle sillonne le quartier en tout sens pour mettre en place des actions de médiation culturelle, pour inviter les publics à se mélanger et à vivre ensemble quelques moments privilégiés de découvertes artistiques. Ici, la complicité permet des échanges de qualité. Là, le rêve peut advenir. Car ce lieu instaure d’emblée une relation conviviale par sa configuration. Après avoir retiré son billet dans une roulotte, on pénètre dans une salle percée de hublots et patinée par le temps.

La présence du Teather Meschugge, dont Ilka Schönbein est issue, y est toute naturelle parce que ne sont accueillis ici que des projets artistiques en parfaite adéquation avec le lieu. Comme la salle modulable qui se transforme tel un organisme vivant, celle qui est souvent considérée comme « la Pina Bausch de la marionnette » y fait épanouir l’art de ses métamorphoses.

Née à Darmstadt, formée à la danse eurythmique de Rudolph Steiner, Ilka Schönbein étudie auprès du marionnettiste Albrecht Roser. Artiste sans attaches, elle fait ses débuts dans la rue, vit et crée librement, au gré de la danse, du mime et de la marionnette. Mais, remarquée dans les festivals internationaux, elle est bientôt régulièrement invitée par des structures importantes comme le Théâtre de la Commune à Aubervilliers. Dans Métamorphoses, titre de son premier spectacle qui résume toute sa démarche, elle délivre une version très personnelle du monde, qui saisit le public. En 1998, le Roi grenouille fascine tout autant. Enfants et adultes sont envoûtés par sa fantasmagorie. Ensuite, le Voyage d’hiver traduit avec force les souffrances de l’amour et le sentiment de perdition qu’il peut engendrer. À partir de 2004, Ilka Schönbein trouve au Grand Parquet un lieu accueillant et adapté pour produire ses créations : le Loup et les Sept Chevaux, Un froid de Kronos, Mademoiselle, serveuse d’histoires et de poésies. Entre-temps, elle tourne beaucoup. Pour ses deux derniers spectacles, son camping-car est garé dans la cour pour quelque temps. Le temps de présenter ses deux nouvelles mises en scène avant qu’elle ne reparte sur les routes de France et de Navarre.

« Faim de loup » | © Serge Lucas

Conte cruel et naïf, histoire de sagesse et d’initiation, rêve et cauchemar, Faim de loup, inspiré du Petit Chaperon rouge, est tout cela à la fois. C’est Laurie Cannac qui interprète de façon clownesque ce conte des frères Grimm revisité pour l’occasion. Sur un grand lit qui grince terriblement, la comédienne se transforme sous la couette en Petit Chaperon rouge, en loup, en grand-mère. Sur ce fond de camaïeu, beige sale, comme celle de la chair fraîche dont bientôt le loup va se repaître, le rouge ressort dans toute sa vivacité. Celui du chapeau, bien sûr. Celui de la pomme, fruit défendu dans lequel ce Chaperon-là ne va pas croquer. Il préfère s’empiffrer de spaghettis au ketchup, se vautrer dans un grand plat (moment jubilatoire pour les enfants !). Il est sacrément dévergondé, le Petit Chaperon rouge, car il picole aussi. Rouge, le vin qui coule dans son gosier. Rouge encore le sang qui le transforme en jeune fille. Rouge, les chaussures qui vont le mener dans le grand monde, pas celui de la forêt, sombre et profonde, mais la rue de nos métropoles où résonnent les Klaxons. Rouge, enfin, comme le danger, la révolte et l’amour. La petite fille, devenue une adolescente, ne demande effectivement qu’à assouvir ses désirs de transgression. C’est elle qui a une faim de loup ! Par téléphone interposé, la mère surveille sa « morveuse », mais le cordon ombilical est bel et bien coupé. À pile ou face, les sens sens dessus dessous, la marionnettiste révèle les forces contradictoires qui s’affrontent à l’aube de l’adolescence et délivre une vision de l’homme en prédateur sexuel pour le moins terrifiante.

Chair de ma chair, s’inspire, quant à lui, de Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta, récit autobiographique d’Aglaja Veteranyi, cadette d’une famille d’artistes de cirque qui a fui la dictature roumaine pour sillonner l’Europe. Dans cet entêtant monologue, qui se penche tour à tour sur les rapports mère-enfant, la douleur de la perte, le nomadisme, le déracinement, la narratrice tente de conjurer ses angoisses d’enfant puis d’adolescente : peur que sa mère, qui se pend chaque soir par les cheveux dans son numéro, ne finisse mal ; peur de la solitude ; peur de grandir ; peur de l’adversité ; peur de la folie. En totale symbiose avec le personnage, Ilka Schönbein puise dans sa mémoire la quintessence de sentiments qui ont pu l’animer lorsqu’elle était elle-même petite. D’emblée, une connivence s’établit entre cette enfant de la balle et Ilka Schönbein qui bourlingue tant, même si elle ne se produit plus aujourd’hui dans la rue.

Dans Métamorphoses, cette dernière donnait naissance à des fantômes. Ici, elle porte le monde. Dans un décor de baraque de foire, escortée par deux comparses (Nathalie Pagnac et Bénédicte Holvoote), la comédienne se transforme à vue. Après de nombreuses épreuves, le bébé finit par devenir une jeune fille de cabaret. Voilà une sombre évocation de l’enfance, une vision morbide des rapports familiaux, traversées çà et là par des éclairs poétiques. Même si subsistent par-dessus tout le désir de vivre et la générosité (repas ou boissons se partagent systématiquement en fin de représentation), un malaise peut survenir. Malgré l’odeur alléchante, on n’oublie pas que la polenta peut être fatale. Surtout, difficile d’oublier que la romancière s’est suicidée en 2002 à l’âge de quarante ans.

On ne sort pas indemne de tels spectacles. Cette artiste a l’extraordinaire faculté de bouleverser le public au plus profond. En témoignent l’attention soutenue, l’émotion palpable à chaque représentation. Non seulement Ilka Schönbein propose une nouvelle relation de l’acteur à la marionnette, mais elle s’aventure dans des zones très obscures de la conscience, en extrayant des visions désespérantes d’âmes torturées. Officiant davantage en sorcière qu’en fée, elle nous convie à des cérémonies quelque peu singulières. Son monde est peuplé d’inquiétantes créatures qui portent des masques grimaçants, véritables sculptures en carton-pâte, dont la force expressionniste est puissante. Des créatures qui livrent souvent un combat sans merci, un corps à corps avec leur génitrice.

Ilka Schönbein extrait en effet ses personnages de son propre corps. De sa peau, de sa chair. Ces masques-marionnettes naissent et meurent sous nos yeux ébahis. Prolongements, moitiés d’elle-même, ils se confondent avec elle sans jamais totalement la recouvrir. Ces figures reflètent le miroir brisé d’une âme en lambeaux, un cœur déchiré. Il faut voir Ilka Schönbein se dédoubler, se démultiplier, se disloquer, s’amputer de la sorte. Ses contorsions lui arrachent d’ailleurs des gémissements. Parfois, des petits cris de joie quand les crapauds se transforment en prince charmant, comme dans le Roi grenouille. Visages au regard triste, prothèses de bras et de jambes articulées avec son corps émacié, sont tous marqués de son empreinte. De ce corps, qui fait immanquablement penser à Egon Schiele, émane une énergie hors du commun. La marionnette prend littéralement possession de celle qui lui insuffle la vie. Ilka est traversée par la mort et la douleur de vivre. « Meschugge » signifie « fou » en yiddish. Pas de psychodrame pour autant. L’artiste se met à nu sans toutefois omettre de maintenir la juste distance.

Courez voir ses spectacles. Même s’ils dérangent – ou justement parce qu’ils dérangent ! –, ceux-ci sont uniques. Faim de loup est très prochainement à l’affiche du Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis avant de partir en province. Et bientôt, la prochaine création : la Vieille et la Bête, d’après le Petit Âne des frères Grimm, programmée du 20 novembre au 20 décembre prochain au Grand Parquet. Ah oui, j’oubliais… Très chair Ilka, un grand merci pour toutes ces émotions. 

Léna Martinelli


Faim de loup, d’après le Petit Chaperon rouge des frères Grimm

Spectacle tout public (à partir de 8 ans)

Les Métamorphoses singulières, Le Grand Parquet et la compagnie Graine de vie

Contact : Karine Meraud | 06 11 71 57 06

Mise en scène : Ilka Schönbein

Assistanat à la mise en scène : Nathalie Pagnac

Conception, interprétation et manipulation : Laurie Cannac

Marionnettes : Laurie Cannac, Ilka Schönbein et Serge Lucas

Travail clownesque : Céline Chatelain

Scénographie et régie : Serge Lucas

Son : Philippe Vincent, Guy Pothier et Claire Moutarde

Lumière : Luc Mesnier-Pierroutet

Le Grand Parquet • 20 bis, rue du Département • 75018 Paris

www.legrandparquet.net

Du 18 mars au 12 avril 2009 à 20 heures

Réservations : 01 40 05 01 50

Durée : 1 heure

12 € | 8 € | 5 € | 3 €

Tournée

– les 24 et 25 avril 2009, Théâtre Gérard-Philipe (Saint-Denis), 01 48 13 70 00

– les 5, 10 et 11 juillet 2009, Festival de Charleville-Mezières

– du 13 au 15 octobre 2009 : L’Odyssée (Périgueux)

– les 19 et 20 novembre 2009 : L’Arche (Béthoncourt)

Chair de ma chair, d’après Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta d’Aglaja Veteranyi

Les Métamorphoses singulières, Le Grand Parquet

Mise en scène : Ilka Schönbein

Collaboration artistique : Marie Sharp et Britta Arste

Avec : Ilka Schönbein, Nathalie Pagnac et Bénédicte Holvoote

Le Grand Parquet • 20 bis, rue du Département • 75018 Paris

www.legrandparquet.net

Du 16 au 18 avril 2009 à 15 heures ou 20 heures

Réservations : 01 40 05 01 50

Durée : 1 h 20

12 € | 8 € | 5 € | 3 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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