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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 22:33

Quand Don Quichotte rencontre Woody Allen


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Le célèbre texte de Cervantès, réinterprété dans le contexte d’une Amérique quelque peu vacillante, est porté à la scène des Bouffes du Nord par Irina Brook. Un festival de bonne humeur qui s’appuie sur des comédiens au talent délicieusement chatoyant et une jolie mise en scène. Toutefois, on est un peu lassé par un humour-surprise un peu redondant.

Don Quichotte est un récit qui m’a toujours un peu fichu le bourdon. Je trouve une dimension tragique terrible dans le destin de cet homme qui s’abandonne totalement à son rêve. « Le Chevalier à la triste figure » me bouleverse. L’illusion qui l’enserre et à laquelle il croit tant, ses efforts désespérés pour être à la hauteur de son idéal, ses constructions mentales tarabiscotées qui lui permettent d’intégrer le réel à son délire, cette folie si rationalisée et puis… cette chute terrible, la douleur du voile qui se déchire, la déception et la mort. Vraiment, ce personnage m’apparaît nimbé d’une tristesse profonde, même s’il est abordé avec humour, comme c’est le cas dans Somewhere… la Mancha. À cet égard, la salle était soulevée de grands éclats de rire auxquels, il me faut l’avouer, j’ai participé… La puissance du rire tragique est toujours surprenante !

Le spectacle s’ouvre sur les deux personnages principaux, deux hommes échoués devant un immeuble de Broadway. L’un lit des romans de chevalerie et l’autre, comédien raté, se berce d’illusions sur le show-business à grand renfort de citations de Woody Allen. Puis c’est le départ pour Hollywood : le premier pour aller combattre l’associé qui l’a trahi et s’apprête à construire un parc à pauvres sous des pylônes électriques et le second pour enfin trouver la gloire qu’il mérite. Augustin Ruhabura interprète, avec une justesse et une force tout bonnement sublimes, le chevalier de Cervantès égaré sur les routes de sa folie. Gérald Papasian, quant à lui, a su faire de Sancho Panza un personnage émouvant à vous tirer des larmes. Sa naïveté et sa détresse, sa foi solide comme celle d’un d’enfant, sa générosité aussi, donnent au personnage une dimension humaine très attachante.

© Pascal François

Ils croiseront sur leur chemin tour à tour un groupe de rockers, des artistes de cabaret, un amish, un psychopathe en cavale… Toute une galerie de personnages interprétés par quatre comédiens (Lorie Baghdasarian, Jerry Di Giacomo, Christian Pélissier, Bartlomiej Soroczynski), dont l’énergie et le plaisir de jouer sont un vrai bonheur et nourrissent un jeu plein de ressource et d’imagination. Le tout est plongé dans un bain de références cinématographiques bien senties, mais je n’en dirais pas plus là-dessus : je vous laisse un peu de mystère !

Les puristes peuvent pousser des cris d’orfraie devant la modernisation de ce grand classique de l’humanité. Laissons-les s’époumoner : ils n’auront rien senti. Ni l’intelligence, ni l’esprit, ni la poésie tragique, ni la profonde résonance contemporaine que le texte d’Irina Brook et Marie-Paule Ramo met en avant, tout en restant fidèle aux fondamentaux de Cervantès.

C’est une belle mise en scène, haute en couleur et en rebondissements, nimbée d’un bleu travaillé en fonction des moments de la journée. Les éléments de décor sont posés au gré des scènes et des comédiens. Irina Brook semble avoir, en outre, travaillé sur un axe important pour un théâtre qui veut servir la vie : ce n’est pas l’espace qui rend possible le mouvement, mais le corps qui, par sa dynamique, crée cet espace. Pour cette raison, le spectateur perçoit comme tangible le chemin parcouru et la tension permanente du voyage, du déplacement, dans laquelle sont immergés les personnages principaux. C’est un road-théâtre !

Alors, c’est vrai qu’en dépit de tout cela, j’ai eu un moment de décrochage, un début de lassitude. Un coup de fatigue ? Peut-être, nous sommes tous assujettis à des données connexes qui influent sur notre réceptivité… Cela étant, il me semble que certains passages auraient gagné en puissance s’ils avaient été un peu raccourcis : le passage du cabaret, par exemple, ou encore celui des auto-stoppeurs. Peut-être également que le recours un peu systématique à un humour décalé ne surprend plus au bout d’un moment. Cela étant, Somewhere… la Mancha est indéniablement un beau spectacle, plein d’originalité et d’énergie. Un moment de théâtre émouvant. 

Lise Facchin


Somewhere… la Mancha, d’après Don Quichotte de Cervantès

Adaptation : Irina brook et Marie-Paule Ramo

Mise en scène : Irina Brook

Assistante à la mise en scène : Marie-Paule Ramo

Avec : Lorie Baghdasarian, Jerry Di Giacomo, Gérald Papasian, Christian Pélissier, Augustin Ruhabura, Bartlomiej Soroczynski

Scénographie : Noëlle Ginefri

Arrangements musicaux et chef de chœur : Vincent Bonzom

Costumes : Daisy Dover

Lumière : Arnaud Jung

Théâtre des Bouffes-du-Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50

www.bouffesdunord.com

Du 14 avril au 9 mai 2009 à 21 heures, les samedis à partir du 25 avril 2009 à 15 h 30, relâche les dimanche et lundi, et le vendredi 1er mai 2009

Durée : 2 heures

26 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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