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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 21:30

Une histoire en miettes


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Mettre en scène une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer dont le monde intérieur est en train de se disloquer n’est pas une chose aisée. Mais, grâce à l’interprétation de Violaine Malglaive, une véritable tendresse se tisse entre le spectateur et son personnage, faisant d’« Accroche-toi aux étourneaux » une pièce très humaine, qui ouvre par ailleurs sur la question fondamentale de la mémoire.

Sur scène, il n’y a qu’elle, elle et son fauteuil, auquel semble se réduire tout son monde. Plus rien ne lui appartient vraiment, elle ne se sent plus chez elle dans sa propre maison. Elle se parle à elle-même, sans doute parce que plus personne n’est là, ou que plus personne ne l’écoute réellement. Tableau doublement terrifiant, à la fois par la déchéance qu’il dépeint que par sa banalité : cette grand-mère, il y en a sans doute des centaines de milliers comme elle, peut-être dans le même immeuble que le nôtre.

Comble de la déréliction, abandonnée à son sort, elle ne peut plus compter sur elle-même, se recentrer sur soi pour bâtir un avenir, fût-il très limité : son esprit se délite. Passé et présent s’entremêlent au fil de son discours et des associations d’idées qu’il génère, sans que rien n’apparaisse vraiment sûr, consistant. Dans cette lutte désespérée contre un inéluctable oubli, c’est encore son fauteuil son meilleur allié, car elle y a caché les derniers indices, les derniers vestiges d’une histoire qui, désormais, est à peine la sienne, et qu’elle essaie de reconstituer avec difficulté. Elle est, littéralement, assise sur ses souvenirs comme on s’assied sur des colonnes écroulées.

Mais ces ruines, quelles sont-elles ? Mlle Mandelbaum, veuve Stern, a été actrice, et a eu du succès. Elle a profondément aimé son mari et a eu des enfants. Elle a connu l’exil aussi et la fuite, sans doute lors de l’avancée des armées allemandes en 1940. Juive, elle a aussi été confrontée à des rafles. Oui, les routes, elle les aura toutes parcourues. Celles que l’on prend, durant sa jeunesse, pour conquérir le monde, celles que l’on dévore dans l’angoisse pour échapper à un ennemi mortel et celles, sans retour, que l’on emprunte à la fin et qui mènent au néant. Là est la seule certitude : cet exode, le dernier, la dépouillera de tout. Alors, pour ne pas sombrer encore, elle se raccroche aux petites choses, aux petites merveilles discrètes et quotidiennes de la vie, comme à des bouées dérisoires et bouleversantes. Elle s’accroche aux étourneaux dans ce ciel qui se vide.

La difficulté principale de ce genre de pièce, abstraction faite des qualités littéraire et intellectuelle du texte, est de réussir à faire cheminer le spectateur dans ses méandres floues sans que celui-ci s’y sente perdu. C’est dire, en réalité, que la qualité de l’interprétation est déterminante à la réussite du projet. Violaine Malglaive a relevé ce défi avec une énergie et une implication qui forcent le respect. Passant de l’exaltation que procure l’évocation des moments heureux à l’angoisse que génèrent les trous de mémoire ou la remontée brutale des pertes et des deuils, elle traverse un spectre impressionnant d’émotions. Je regrette néanmoins que les temps de silence soient aussi nombreux et confèrent à l’ensemble un rythme que j’ai trouvé trop lent quelquefois, et que l’interprétation ait tendance par moments à donner du côté de l’emphase quand, peut-être, le mezzo voce aurait été plus efficace pour créer l’émotion.

Toutefois, ces réserves ne doivent pas occulter la très belle performance de Violaine Malglaive, qui consiste à conférer à son personnage une véritable épaisseur humaine malgré le délitement qui l’atteint, et donc à le rendre véritablement touchant. Sans le moins du monde « jouer à la vieille », la comédienne suscite le même type de tendresse que l’on peut ressentir pour une personne âgée de notre famille. On devient curieux d’en savoir plus sur elle, et on la soutient dans sa lutte contre l’oubli. Accroche-toi aux étourneaux est donc, au final, une bonne pièce, qui touche de manière délicate un point sensible de notre société : la perte de la mémoire, dans tous les domaines. 

Vincent Morch


Accroche-toi aux étourneaux, de Léa Leruch

Compagnie Le Château de fable

Mise en scène : Claude Bonin

Avec : Violaine Malglaive

Création lumière : Fabrice Theillez

Costumes et accessoires : Liliane Hellas

Conception graphique : Isabelle Panaud

Vidéo : Adrien Dumont

Administration : Éliane Gouéry

Le Proscenium • 2, passage du Bureau • 75011 Paris

Réservations : 06 18 60 45 89

Du 3 mars au 12 avril 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche les lundis

14 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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