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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 15:25

Révisons nos classiques

 

« An Oresteia » est une trilogie inédite malgré ses premières représentations il y a quelque 2 500 ans : la poétesse Anne Carson a traduit et réuni la trilogie ancestrale des Atrides en donnant la parole aux trois voix des tragiques grecs et non au seul Eschyle. Cette « Orestie » nous narre comme il se doit le retour d’Agamemnon, la déchéance d’Électre, la vengeance d’Oreste et la grâce d’Apollon. Euripide et Sophocle se sont donc vu convoquer à la suite de l’« Agamemnon » d’Eschyle avec leurs « Électre » et « Oreste » respectifs. Cette adaptation est présentée en « création mondiale » dans une mise en scène de Brian Kulik et Gisela Gardenas (« Agamemnon » et « Électre ») et Paul Lazar (« Oreste ») à la Classic Stage à New York. Réfléchissons et commentons.

 

À la question évidente : « pourquoi sacrifier l’unique trilogie qui nous soit parvenue de l’Antiquité pour mixer les voix des trois grands poètes grecs ? », nous n’avons pas trouvé de réponse. De prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit là d’un choix artistique, consistant à proposer un condensé de poésie antique. Cinquante ans séparent Agamemnon d’Oreste. Vu leurs âges respectifs, c’est peu. Mais imaginons cela à notre échelle : coupler La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux ou les Mouches de Sartre avec une pièce contemporaine. Il y aurait forcément clivage, voir hérésie – sauf si l’on avait spécifiquement demandé à un auteur d’en donner une suite. Ce qui, au final, n’est même pas pensable : qui oserait ? Or, évidemment, Euripide et Sophocle ne proposent en aucun cas de suite à Eschyle : chacun a un style d’écriture particulier, une façon d’utiliser le chœur, de le détacher ou non de l’action dramatique, de convoquer les dieux ou pas. Alors, on pourrait penser que c’est « l’action » qui faisait défaut à Eschyle, dont le style est moins limpide. Mais cela serait insultant pour le doyen de l’art dramatique, et, qui plus est, c’est justement dans l’Agamemnon liminaire que l’action est la moins présente. La pièce est en effet une lente narration de l’attente du retour du roi, souhaité et annoncé par le Veilleur, puis Clytemnestre, puis le Messager, et enfin le Roi lui-même. Lequel, à peine arrivé à Argos, se fait tuer à coups de hache par son épouse et sœur d’Hélène (celle à cause de qui la guerre a eu lieu), vengeant ainsi le sacrifice de sa fille Iphigénie, etc. (lire les tragiques grecs, Racine et Goethe pour différents points de vue). On ne peut choisir entre Électre de Sophocle et les Choéphores d’Eschyle. L’histoire est la même, mais le traitement complètement différent. On se dit alors que la mise en scène de ce spectacle est peut-être la réponse à cette question non élucidée : trois auteurs différents donnant trois mises en scène spécifiques sans autre lien que les acteurs et le décor de bois brut. Mais le résultat sur scène ne saurait au final justifier cette trilogie, qui n’en a que l’intention et nous paraît bien dépareillée.


© Joan Marcus


Première partie : Agamemnon d’Eschyle

Pourquoi pas. Du sang caillé sur le mur du fond (le sacrifice d’Iphigénie que Clytemnestre ne peut oublier, à la manière de la petite clé souillée de Barbe-Bleue ?), que s’emploie à lessiver un chœur des vieillards scindé en jardiniers (en opposition aux « guerriers » partis pour Troie ?) et femmes de chambre (transposition d’Argos à Washington D.C. ? Modernité de la tragédie ?). Clytemnestre au tempérament électrique dans des robes de soirée changeant de couleur à chaque apparition (fashion victim psychotique à faire envier Peau d’âne ?). Le Messager accueilli par le chœur mixte lui offrant de but en blanc un repas de pain et de vin alors qu’il narre la dureté de la guerre (une Cène version Thanksgiving ?). Agamemnon en militaire du Pentagone blasé et pathétique (un rescapé de l’administration Bush ?) suivi d’une Cassandre en Miss Saigon (allégorie de la guerre du Vietnam ?). Une scène de folie de Cassandre prônant une vérité qui dérange, refroidie (sans métaphore) par les jardiniers devenus infirmiers en H.P., l’aspergeant de leur tuyau d’arrosage (mise en abyme de quelque chose mais on ne sait toujours pas quoi – réchauffement climatique ? crise économique ?). Toutes ces idées premières reflètent le premier degré très plat de cette mise en scène. Si ces points de vue avaient été approfondis, peut-être auraient-ils paru moins grossiers, moins vains. Car rien n’est vraiment exploité. Le chœur n’est pas dirigé, et on se demande s’il n’eût pas mieux valu le couper au montage (or on sait l’importance du chœur dans la tragédie, cf. Aristote, Poétique et Rhétorique). Et, si les acteurs sont excellents, ils ne peuvent relever un spectacle qui nous paraît bâclé. Cependant, on ne peut qu’admirer le Messager narrant la souffrance (poignant Mickey Solis) – quand le chœur arrête ses gesticulations – et la profonde et bouleversante Cassandre (Doan Ly) lorsqu’elle prie pour que sa mort soit brève et sans douleur. (« I pray for an easy death. I pray for this last minute of light. ») Clytemnestre est si parfaite (dans le rôle qu’on lui donne) qu’on en avait oublié Égisthe (très juste Craig Baldwin) ; lequel, lorsqu’il apparaît – enfin – pour clore la tragédie, joue un rôle de psycho-métro-sexuel si bouffon qu’on ne sait vraiment plus quoi penser de cet Agamemnon. On hésite à fuir et oublier la déchéance de la maison d’Atrée, qui avait flambé à mi-parcours.


© Joan Marcus


Deuxième partie : Électre de Sophocle

Oui ! On était resté et on avait bien fait. Mêmes acteurs, mêmes metteurs en scène, mêmes pauvres lumières, et pourtant quelle différence entre les deux pièces ! On n’a toujours pas compris, du reste, comment une Électre si réfléchie pouvait suivre cet insipide Agamemnon. Un parti pris bien défini : les Atrides à Mirttle Beach. Les personnages évoluent autour d’une fausse piscine faisant penser à une toile de Hopper. Le chœur en bikini et slip de bain Armani a fusionné avec le coryphée et est interprété par trois acteurs excellents (la sublime Cassandre et le fat Égisthe, secondé par Ching Valdes-Aran à la profonde voix de contralto). Électre (sublime Annika Boras) paraît tout droit sortie de Buffy contre les vampires et pourtant elle est époustouflante de détresse et de passion. Clytemnestre en Desperate Housewife est cyniquement drôle. Enfin, Mickey Solis nous offre un Oreste subtilement fragile tirant toute sa force d’Électre, comme il se doit. Leur scène autour de l’urne contenant les prétendues cendres d’Oreste est saisissante de solennité et de grande beauté. Rien ici ne paraît superflu : des Polaroids que prennent le chœur en écoutant le lamento d’Électre au cocktail que boit Clytemnestre lorsqu’elle apprend la (fausse) mort d’Oreste. Ce même cocktail dont se saisit Électre et prend la pose, imitant à merveille Clytemnestre, afin de pousser Égisthe à entrer dans la maison, où l’attend Oreste vengeur. Enfin, l’ultime vision de la pièce est sublime. Électre, plaquée contre le mur du fond de scène, prononçant les derniers vers de Sophocle et appelant la clémence des dieux, est bouleversante d’effroi. Le sang dégorge au-dessus d’Annika Boras et coule autour d’elle, sans que rien ne puisse l’étancher. La déchéance des Atrides est à son comble, et on atteint dans cet ultime tableau ce qu’Aristote nommait la catharsis. On se libère de ses angoisses en les vivant à travers cet Électre. Brian Kulik donne ici une force rare à la tragédie. Le meilleur spectacle que l’on ait vu à New York cette saison.


Troisième partie : Oreste d’Euripide.

Pourquoi ? Pourquoi confier l’ultime volet de cette trilogie à un autre metteur en scène, certes associé, mais dont l’esthétique sera forcément différente des deux premiers volets ? L’écart est grand, en effet, entre cet Oreste et l’Électre de Kulik-Gardenas. On rit beaucoup, beaucoup trop, et cela en devient une comédie. Musicale, même, parsemée de délicieuses chansons composées par Karinne Keithley (qui joue une tout aussi délicieuse Hermione-Chaperon rouge). Apollon et Hélène sont ridiculement et joyeusement démythifiés. Mickey Solis (Oreste) et Annika Boras (Électre) sont toujours parfaits, et ce malgré une mise en scène décousue et parfois peu inspirée. Cependant, on se prend à rire malgré soi, à chantonner les airs de Karinne Keithley, et à se demander ce que ce travail donnerait sur une vraie comédie. Alors, pourquoi ? Pourquoi pas.


La Classic Stage est un lieu qui fait penser à un théâtre de la Cartoucherie de Vincennes : équipe chaleureuse, projets ambitieux, metteurs en scène jeunes et éclectiques. Ainsi Tony Speciale qui présente ce mois d’avril The Proust Project : trois soirées consacrées à l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Ces « lectures sur pupitre accompagnées d’un quatuor à cordes » ne sont qu’un exemple de ces projets artistiques à faire rêver tout passionné de littérature et de théâtre. 


De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


An Oresteia

D’après Eschyle, Sophocle, Euripide

Mise en scène : Brian Kulik, Gisela Gardenas, Paul Lazar

Chorégraphie : Anne-B. Parson

Traduction : Anne Carson (Faber & Faber)

Avec : Craig Baldwin, Michi Barall, Jess Barbagallo, Annika Boras, Yusef Bulos, Éric Dyer, Stéphanie Roth-Haberle, Dan Hurlin, Karinne Keithley, Doan Ly, Christopher McCann, Steve Mellor, David Neumann, Mickey Solis, Ching Valdes-Aran

Classic Stage • 136 East 13th Street • New York, NY 10003

http://www.classicstage.org/index.shtml

Présenté en deux parties de 2 h 30 environ chacune à 20 heures ou en intégrale le week-end à 15 heures

40 $

À écouter les chansons de Karinne Keithley

http://fancystitchmachine.org/

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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