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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 19:17

« Le Surhomme, ce pauvre type ! » *


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Au Théâtre Mouffetard, Idriss met en scène « l’Exil », une pièce que Montherlant écrivit en 1914, alors qu’il n’avait que 18 ans ! C’est drôle comme on se fait des idées sur certains auteurs ! Montherlant, c’était pour moi des grands principes un peu vieillots égrenés solennellement par des héros improbables. Un sous-Claudel athée. Même le titre d’ailleurs « l’Exil » m’y faisait songer, non sans frayeur. Eh bien, pas du tout ! Ce serait plutôt un mélange de Cocteau et de Pirandello. Avec en prime un interprète exceptionnel : Christophe Poulain en « exilé ».

Deux amis s’aimaient d’amour tendre. D’un amour même plus que tendre pour l’un des deux. Survient la guerre, et c’est la mère qui se révèle aimer son rejeton comme une poule son coq, plus que son poussin. L’un des deux jeunes gens part à la guerre, l’autre demeure à l’arrière. Le premier deviendra un homme, l’autre va rester le rebelle à sa maman. Drôle de ménage ! dirait Rimbaud ou mieux encore Radiguet, auquel on songe.

Ils ont donc « le diable au corps » chez les de Presles ! Eh oui, c’est la guerre ! La grande, la vraie, celle de 1914. Impossible d’avouer qui on ose aimer, et cependant le temps presse. Décor rudimentaire : au jardin, une table, à la cour, un bureau. C’est que Mme de Presles est veuve ! Elle doit assumer toutes les tâches d’un homme, auxquelles elle s’est adjoint volontairement celles de chef bénévole d’un service d’aide aux blessés.

« l’Exil » | © B.-M. Palazon

Quelle trouvaille, entre parenthèses, que ce patriotisme élastique. Un coup il faut sauver la France, le coup d’après cacher un amour scabreux ! Montherlant est beaucoup plus drôle et lucide qu’on le dit. J’ai trouvé Marie-Hélène Viau un petit peu en dessous. Mais c’était un samedi soir et la troupe joue, ce jour-là, deux fois de suite. L’actrice pourrait tout de même abattre ses cartes plus tôt et moins couver son feu sous sa glace. Sinon, sa Geneviève de Presles est belle et vraie.

Un qui m’a bluffé dans le genre castor, c’est Boris Ravaine. Il construit son Sénac comme un chef. Ce comédien, pourtant jeune, réussit à vieillir au cours de la représentation sans le moindre maquillage : de l’intérieur. Aussi joyeusement potache qu’il sera joyeusement adulte, son personnage acquiert à la fin de la pièce une grandeur et une profondeur sidérantes. On le trouvait quelconque, il devient unique. Affolant.

Et maintenant, roulement de tambour, parlons de Christophe Poulain. Ce garçon est très fatiguant : voix, présence, métier, il a tout. Ce n’est pas compliqué, Montherlant semble avoir écrit le rôle exprès pour lui ! C’est fin, poignant, violent, cruel, dérisoire, tragique, par moments même si excellemment observé qu’on a l’impression qu’il y était, quand on s’est soi-même comporté de si lamentable façon.

« l’Exil » | © B.-M. Palazon

Défendue par cet acteur prodige, la verve rageuse de l’Exil prend soudain des accents d’une foudroyante modernité. C’est le cri d’un insurgé qui se cogne aux murs de sa révolte, mu et bâillonné par son amour « innommable » et sa détestation de l’hypocrisie. Nul doute que Montherlant avait lu (et compris) Nietzsche. Cette pièce est celle que Camus aura toujours rêvé d’écrire sans y parvenir. Coup de chapeau à Idriss de la ressusciter de si belle et simple façon.

Saluons également Diane de Ségonzac, Marie-Véronique Raban, Claire Chauchat et Christian Chavaud, qui viennent en chœur dire la norme bourgeoise avec humour et talent. Et, pour qu’il n’y ait pas de jaloux, bravo aussi à Jean-Mathieu Hulin, Jacques Trin (et Frédéric Touitou), qui en font juste ce qu’il faut dans les bidasses, on disait alors les « grivetons ». Ils incarnent avec beaucoup de tact le fossé qui sépare, encore maintenant, ceux qui ont vécu de ceux qui en rêvent.

Ce texte, osons le dire, génial est heureusement pour le théâtre aujourd’hui épuisé. Il faut donc courir découvrir ces variations tragi-comiques sur l’héroïsme du non dit au Théâtre Mouffetard et nulle part ailleurs. Vous y verrez une troupe unie, humble et fervente mais sûre d’elle, au service de « monstres » qu’il ne vous reste plus qu’à aller sacrer. Il n’y a plus que quinze jours : faites vite ! 

Olivier Pansieri


* Mot attribué à Claudel


L’Exil, de Montherlant

Compagnie Thalie Théâtre

Mise en scène : Idriss

Avec : Claire Chauvat, Christian Chauvaud, Jean-Mathieu Hulin, Christophe Poulain, Marie-Véronique Raban, Boris Ravaine, Diane de Ségonzac, Frédéric Touitou, Jacques Trin, Marie-Hélène Viau

Décor : Jean-Jacques Duquesne

Costumes : Maryvonne Hamida

Lumières : Alexandre Poly

Une production Thalie Théâtre-Théâtre Mouffetard

Avec le soutien de la ville de Montfermeil

www.theatremouffetard.com/

Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Métro : Monge (ligne 7)

Réservations : 01 43 31 11 99

Du 12 mars au 26 avril 2009, du mercredi au vendredi à 20 h 30 ; samedi à 17 heures et 21 heures ; dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 20

22 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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