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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 15:54

Piqûre de rappel


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Le théâtre des Déchargeurs est décidément un ami de la littérature, après le très bon « Au hasard des oiseaux » qui adaptait des poèmes de Prévert à un accompagnement musical, voici « De profundis », un spectacle pour comédien seul sur la base de la lettre qu’Oscar Wilde écrivit pendant les deux ans que durèrent son incarcération. Une mise en scène un peu chaotique et un comédien assez inégal… Mais quel texte, mes enfants, quel texte !

Oscar Wilde, dans le fond, vous en connaissez quoi, à part le Portrait de Dorian Gray ? Rien, pauvres de vous ! Vous ignorez qu’il n’était pas uniquement ce dandy superficiel et charmant dont il a laissé l’empreinte ! Vous êtes resté sur une image de jardin anglais sublimement entretenu et sur un jeune lord plein de morgue et d’insolence, qui, impeccablement vêtu d’un costume trois pièces, s’amuse à observer comment flotte Aristote dans le vin de Champagne ! Pardonnez-leur, Oscar, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! Ils ont ignoré la finesse et la profondeur de vos réflexions, ils n’ont pas approché la beauté sobre et grave de vos mots et de vos rythmes.

De profundis, « Des profondeurs ». Depuis les entrailles du monde, des hommes. En provenance de mes entrailles. Du fin fond de mon désespoir, de mon humanité. Du plus profond de moi et de ma douleur, et de ma solitude et du noir et des limbes. Ces deux petits mots latins contiennent la magie de tous ces sens. Et ce texte, cette lettre restée sans réponse, le prisonnier C33 l’écrit pendant deux ans. Elle est longue, très longue. Adressée à son jeune amant, lord Alfred Douglas, dont il fut très épris et qui fut la cause de sa ruine, c’est un agrégat de réflexions plus qu’un véritable courrier. Revenant sur leur histoire, l’écrivain prisonnier, lucide sans cruauté, lutte pour que l’amour reste son horizon. Pour que la haine, « négation absolue », ne vienne pas ravir ce qu’il reste encore de lui.

Mais, parlons un peu du spectacle (car je pourrais continuer des pages et des pages sur ce texte sublime que le temps avait estompé dans mes souvenirs)… Les deux grandes critiques (et je vais les faire tout de suite comme ça on pourra passer à autre chose) sont : primo, concernant la mise en scène, que de complications ! Lorsqu’un acteur est seul en scène, il faut faire en sorte qu’il ait le moins possible de heurts avec le monde scénographique, sinon c’est la catastrophe ! L’escabeau en bois qui se plie en chaise, pourquoi pas, mais diable, pourquoi vouloir que ce soit le comédien qui bataille pendant dix minutes avec les courroies métalliques ? Non seulement c’est d’un piètre effet visuel, mais en plus, le pauvre homme seul en scène n’est pas à l’aise du tout ! Il doit continuer de tenir son rôle, ne pas lâcher ses mots ni son état, tout en étant en train de se dire fatalement : « Merde, ça marche pas ce truc ! ». Il me faut vous confesser également que, au bout d’une heure de manipulation de sa très jolie couverture rouge, on en vient à se demander si, dans sa condamnation aux travaux forcés, Oscar Wilde n’aurait pas été affecté au métier de lavandière… Il n’arrête pas avec ce bout de tissu, on a envie de le lui confisquer en lui disant comme à un enfant : « Bon, maintenant tu cesses avec ça ! ». Tombe-t-il dans le piège du comédien seul qui, craignant tellement ennuyer ses spectateurs, ne peut s’empêcher de combler les vides avec tout ce qu’il trouve ?

La deuxième critique est moins lourde. Jean-Paul Audrain qui interprète Oscar Wilde, doit être salué pour le défi qu’il relève et qui réside notamment dans l’adaptation à la scène d’un texte intime. On peut dire qu’il s’en sort bien. Il a même quelques grands moments, quand il dit : « Lorsque vous n’êtes pas sur votre piédestal, vous n’êtes pas intéressant », ou encore « le drame de l’homme, ce n’est pas qu’il soit déraisonnable […], le drame, c’est que l’homme est logique ». On se prend alors les mots en plein cœur. Lorsqu’il est dans une émotion intérieure, sourde, profonde et tangible, Jean-Paul Andrain est vraiment émouvant. Par contre, quand il s’agit de faire débonder, on sent qu’il peine. Pourquoi ? Une mise en scène un peu trop étriquée peut-être, un peu trop superficielle, « vice ultime » que décrit pourtant Oscar Wilde dans cette lettre. Ce défaut est par bonheur équilibré par le plaisir avec lequel ce comédien s’est mis au service du texte. Il ne sert pas son ego, mais les mots et les émotions d’un autre, il les respecte, les aime et les comprend… Fait bien trop rare au théâtre de nos jours…

Vous donc, soyez heureux, car vous avez une des plus belles écritures du xixe siècle à découvrir, et je donnerais beaucoup pour cela. Je rêve d’ailleurs secrètement d’aller m’enfermer dans une maison lointaine pour relire ces merveilleux passages qui ont été coupés au montage de la pièce… Disparaître un peu en compagnie d’un grand génie, c’est un luxe que l’on devrait toujours pouvoir s’offrir ! 

Lise Facchin


De profundis, d’Oscar Wilde

Mise en scène : Grégoire Couette-Jourdain

Adaptation : Grégoire Couette-Jourdain

Avec : Jean-Paul Audrain

Musique : Alain Jamot

Costumes : Louisette Pierret

Lumière : Vincent Lemoine

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Métro : Châtelet (ligne 1, 4, 7, 11 et R.E.R. A, B et D)

www.lesdechargeurs.fr

Réservations : 08 92 70 12 28

Du 31 mars au 2 mai 2009 à 21 h 30, du mardi au samedi

Durée : 1 h 10

16,50 € | 13,50 € | 9,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Lise Facchin 20/04/2009 16:08

Bonjour Gérard, j'espère que vous aurez l'occasion de lire ma réponse à votre commentaire, dont d'ailleurs je vous remercie, il est bien rare que les artistes se donnent la peine de discuter nos critiques! J'ai vu notamment que votre commentaire était tronqué...Votre lecture du texte, je l'ai aimée. Peut être un peu trop d'ailleurs ce qui expliquerai ma lecture un peu dure de la mise en scène. Je n'ai jamais prétendu dans une critique donner un avis objectif ou rendre une analyse, je ne peux que transmettre les aventures émotionnelles et intellectuelles que me font vivre (ou pas) les spectacles auxquels je me rends. Je crois sincèrement qu'il n'est pas de critique objective...Pour ce qui est de votre mise en scène, les explications que vous apportez dans votre commentaire sont intéressantes du point de vue du travail et de la construction de votre démarche, mais un spectateur doit-il avoir besoin de tous ces éléments pour être touché parce qu'il voit? La référence à l'iconographie religieuse ne m'avait pas échappée mais c'est vrai que j'ai trouvé que la manipulation permanente de ce tissu rouge était un peu machinale voire obsédante. j'ai bien senti d'ailleurs que mon qualificatif de "très jolie couverture rouge" vous avait particulièrement heurté... c'était dit sans méchanceté je vous l'assure, quand je suis méchante, le doute n'est pas permis.je suis prête, si l'idée vous plaît, à discuter avec vous de vive voix de votre spectacle: il toujours intéressant de croiser les points de vue!  

Bouadan 16/04/2009 19:46

En effet, c'est éloquent de médiocrité ! A croire qu'elle a pris tous les supports pour les réduire en miettes, scèniquement parlant. Elle a transformé cette force qui est celle de faire de la matière en fusion, utilisée ici par le metteur en scène pour travailler avec son artiste, en une faiblesse scènographique . Du coup,cela en devient réducteur et elle influence de fait le spectateur, en conduisant son désir vers celui de lire la correspondance d'Oscar Wilde, sans lui donner l'envie de découvrir la mise en scène dans sa subtilité humaine, esthétique et artistique.
Est ce un parti pris? Elle semble très littéraire dans ses remarques et pas du tout centrée sur le recherche des composantes scéniques,du plan lumière et de la scénographie, axée aussi sur ces objets symboliques, sobres certes mais forts, assez  en tout cas pour illustrer les profondeurs des états d'âme qui traversent l'acteur tout au long de son monologue .Bon c'est elle-même une incomprise, je pense!Safia Bouadan,artiste et sociologue, critique journaliste www.regarts.org

G. Couette 15/04/2009 19:14

Je tenais à vous remercier pour votre critique du De Profundis. J’ai bien compris que vous n’aviez aimé ni mon travail ni mon approche de ce texte ; ce qui est votre droit le plus absolu, et vous l’avez brillamment exposé dans votre article. Mais la grande pertinence de vos commentaires et la finesse de votre analyse m’ont donné envie de passer un moment à vous répondre.
 
Je dois reconnaître que l’image d’un Wilde transformé en lavandière lors de son incarcération est aussi piquante et spirituelle que sa réplique sur le bon goût des intérieurs bourgeois qui transformaient les salons en « un éternel jour de lessive ».
 
Mais cessons de filer les métaphores de blanchisserie pour entrer dans le vif du sujet : tout d’abord, que ce texte vous soit familier et que vous l’aimiez particulièrement ne fait aucun doute, je me permettrais toutefois de préciser qu’il ne fut pas écrit sur deux ans comme vous le mentionnez dans votre article, mais durant les quelques derniers mois de sa détention. Détail qui à toute son importance, car Wilde écrit cette lettre après avoir découvert « l’humilité ».
 
Ensuite, pour en revenir au sujet qui nous intéresse, votre critique de ma mise en scène du De Profundis, je reste troublé, et quelque peu amusé je dois le reconnaître, par votre qualificatif de « chaotique » : n’eût été la référence à « la très jolie couverture rouge », et à l’escabeau chaise, j’aurais pensé que vous parliez d’un autre spectacle.
 
Ayant refusé tout parti pris réaliste (table, chaise, châlit de planches ou toute autre représentation de l’univers carcéral), afin de ne pas tomber dans un misérabilisme facile et déplacé, j’ai donc choisi la sobriété, la métonymie, l’évocation, via un espace allégorique et fragile symbolisant à la fois la cellule de Wilde et son univers intérieur.
 
En cohérence avec ce parti pris, la mise en scène tient plus de l’épure que de la fantaisie : les vingt premières minutes (soit près d’un tiers du spectacle) se jouent sur l’escabeau et se déclinent en cinq images, évoquant les iconographies du Christ en majesté, de Saint Sébastien et les autoportraits d’Egon Schiele, ce qui bien sûr ne vous avait pas échappé. Evidemment, ces images se déclineront tout au long du spectacle, avec ou sans « la très jolie couverture rouge », comme un contrepoint visuel des leitmotivs textuels (Le vice suprême, le Marquis de Sade et les références au pilori).
 
Du moment où Wilde descendra de son escabeau jusqu’à la fin du spectacle, il y aura douze tableaux, donc douze images donc douze déplacements, tous parfaitement justifiés, maîtrisés et motivés.
Ma mise en scène se construira en 4 tableaux jusqu’aux 2 scènes centrales : la scène de la douleur, ou l’on voit Wilde évoquer toutes les modulations de la souffrance pendant qu’il « arpente en rond la cour de la prison », puis immédiatement suivie (toujours cette histoire de mise en scène construite en miroir), de la scène où Wilde se révolte, touche le fond, implose émotionnellement et se met à danser ivre de douleur et de folie quand ses enfants lui sont retirés.
 
C’est d’ailleurs dans cette scène de chaos que la « très jolie couverture rouge » deviendra la cape du roi du monde et que Wilde renversera l’escabeau en faisant exploser les murs de sa prison et de son enfermement intérieur.
 
C’est dans le tableau suivant cette implosion que Wilde transformera l’escabeau en chaise, en une minute trente, dans un jeu parfaitement maîtrisé symbolisant sa propre reconstruction  intérieure. Je dois préciser qu’il met autant de temps pour que cette image à l’effet discutable, voire « d’un piètre effet visuel» ne se réduise pas à une simple utilité scénographique.
 
Je compatis sincèrement à votre souffrance, car si vous avez ressenti dix minutes quant il s’en est passé une seule, je vois à quel point vous êtes entrée en empathie avec Wilde quand il explique à quel point « souffrir est un très long moment », et que « le temps n’avance pas ». Mais nous sommes dans les vingt dernières minutes du spectacle, le supplice touche à sa fin.
 
Puis nous déclinerons les quatre tableaux créés entre sa descente de l’escabeau et la scène de la douleur en inversant les positions scéniques afin de renforcer l’effet miroir de cette mise en scène construite, comme l’écriture de Wilde, en jeux d

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