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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Marx contre Al Capone
Moins connu que « l’Opéra de quat’sous » des mêmes auteurs, « Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny », composé en 1930, est une belle synthèse des thèmes et des images qui traversent l’œuvre à quatre mains de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Tour de force mélodique qui croise musique d’orchestre, jazz et envolées lyriques, c’est aussi une parabole, inquiétante et colorée, sur la naissance du capitalisme.
Trois criminels fantaisistes, Fatty, Moïse-la-Trinité et leur meneuse Léocadia Begbick, décident d’échapper à la justice en fondant, en plein désert américain, Mahagonny, la « ville-piège ». Une sorte de Las Vegas d’avant-guerre, présentée comme une alternative libératoire au monde étouffant des grandes villes. Mahagonny et ses créateurs se nourriront de l’argent de ceux qui viendront se prendre dans leur toile. Les lois et les interdits y semblent immuables… jusqu’à l’arrivée de Jim Mahoney et de ses comparses. Sous l’impulsion de Jim, Mahagonny se transforme peu à peu en un sanctuaire dédié au « tout est permis ». Mais, comme dans toute parabole, la morale n’est jamais très loin.
Musicalement, c’est un pied de nez prémonitoire au nazisme que cet opéra aux accents populaires, aux refrains jazzy (le classique Alabama Song fut ensuite repris par David Bowie et les Doors), vite taxé de dégénéré par la police hitlérienne du bon goût. À première vue, en effet, rien à voir avec Wagner… L’originalité de Kurt Weill est cependant d’avoir réussi à mêler, en un va-et-vient maîtrisé, les influences, encore inédites sur le Vieux Continent, de la musique jazz, avec la tradition classique européenne.
Quant à l’intrigue, sa simplicité toute relative, qui reflète les opinions marxistes naissantes de Brecht, m’a plutôt charmée. D’autant plus que l’histoire racontée est furieusement d’actualité, et qu’elle est servie à merveille par une partition à la fois menaçante et ludique. Le fantasme utopique délivré par Mahagonny ne concerne en effet que ceux et celles qui en ont les moyens, dans une contrée où le manque d’argent « est le pire des crimes »… Reflet de l’Amérique de l’entre-deux-guerres, Mahagonny est aussi la peinture d’une fascination, celle de Weill et Brecht pour les États-Unis, futur pays d’exil.
L’imagerie du spectacle est empruntée à l’atmosphère du cabaret, période l’Ange bleu, et plus globalement à l’esthétique expressionniste, fidèle reflet de l’ambiance culturelle des années 1920-1930 en Allemagne. Sur scène, les références sont multiples, illustrées d’abord par les magnifiques éléments de décor mobiles, en carton-pâte, de Christian Fenouillat, qui évoluent avec légèreté et précision dans l’espace, composant tantôt un tableau d’Otto Dix, tantôt une bande dessinée – clin d’œil à Tintin en Amérique. Du côté des costumes, toutes les femmes sont de flamboyantes cocottes, tandis que les hommes sont réinterprétés en avatars d’Al Capone, version décadente : couleurs voyantes, maquillages criards, gestes saccadés de poupée.
La mise en scène se nourrit aussi de nombreuses allusions au cinéma : les visages fardés, qui se délitent au fur et à mesure que la fin approche, évoquent les apparitions blafardes des personnages d’un Visconti sous influence allemande : la scène finale des Damnés, certains passages de Ludwig et de Mort à Venise. Dans un registre plus souriant, les scènes d’excès auxquels se livrent les hommes de Mahagonny (celle du banquet surtout) rappellent fugacement les sketches des Monty Python.
Cette richesse visuelle, parfois à la limite du fantastique, prépare et amplifie encore l’émotion ressentie lors de l’épilogue. Par la mort de Jim, nouveau Christ sacrifié sur l’autel d’un monde sans autre spiritualité que l’argent, l’illusion est détruite. Sur un plateau soudain nu, appauvri, les habitants de la ville déchue manifestent pour leur rêve au moyen de pancartes dérisoires : « Pour la propriété », « Pour la liberté des riches »… « Pour que dure l’âge d’or ». Moment terrible et politique, où, soudain conscients, ils prennent le public à partie pour lui délivrer cet ultime message : « Vous ne pouvez rien pour nous ni pour personne. ». ¶
Sarah Elghazi
Les Trois Coups
Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, de Kurt Weill
Opéra en trois actes, chanté en allemand, surtitré en français
Livret de Bertolt Brecht, assisté d’Élisabeth Hauptmann, Caspar Neher et Kurt Weill
Créé au Neues Theater de Leipzig le 9 mars 1930
Traduction pour la scène de Jean-Jacques Hémery et Geneviève Serreau (L’Arche éditeur)
Direction musicale : Pascal Verrot
Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser
Décor : Christian Fenouillat
Costumes et conception maquillages : Agostino Cavalca
Lumières : Christophe Forey
Études musicales : Ruben Lifschitz
Chefs de chant : André Dos Santos, Grégory Grosbois
Avec : Frédéric Caton, Nicholas Folwell, Éric Huchet, Randall Jakobsh, Beau Palmer, Andrew Rees, Elzbieta Szmytka, Nuala Willis
Orchestre de Picardie
Zbigniew Kornowicz : violon super soliste
Chœur d’Angers-Nantes Opéra
Chef de chœur : Xavier Ribes
Fanfare de la 9e Brigade légère blindée de marine de Nantes
Direction : Philippe Hardy
Opéra de Lille • 2, rue des Bons-Enfants • 59001 Lille
Réservations : 08 20 48 90 00 ou sur www.opera-lille.fr
Les vendredi 3, mardi 7 et jeudi 9 avril 2009 à 20 heures, et le dimanche 5 avril à 16 heures
Durée : 2 h 45, avec entracte
De 62 € à 5 €
Production de l’Opéra de Lausanne (1997)
Reprise Angers-Nantes Opéra, en collaboration avec le Spoleto Festival USA 2007 de Charleston
Coproduction Opéra de Lille
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