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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 14:39

L’énergie du désespoir


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


C’est une curiosité. La pièce « la Charrue et les Étoiles » du dramaturge irlandais Sean O’Casey (1880-1964) reste assez méconnue en France, même si elle a déjà été mise en scène par Bernard Sobel en 1986. Elle retrace un épisode resté mythique dans l’histoire de la lutte de l’Irlande pour l’indépendance : l’insurrection des « Pâques sanglantes », les 24 et 25 avril 1916, qui opposa à Dublin les indépendantistes de l’Irish Volunteers Army, future I.R.A., aux forces de l’Ulster. Mais ce n’est pas, à proprement parler, un drame historique auquel on assiste ici. On ne verra que ceux et celles que l’Histoire a laissés pour compte, l’épopée tragi-comique des antihéros.

Dans la tension entre intime et politique qui sous-tend la pièce, la notion d’engagement est sans cesse remise en cause. C’est cette problématique qu’a voulu traduire la jeune metteuse en scène Irène Bonnaud, dans sa peinture de la réaction d’un petit groupe d’individus ordinaires face à la marche du monde. L’univers, ici, c’est un immeuble modeste occupé par une petite troupe de « bras cassés » gravitant autour de l’appartement principal : celui d’un jeune couple, Nora et Jack. Le premier acte s’attarde sur le défilé des personnages : l’oncle sénile, le punk socialiste (anachronisme caricatural et plutôt réjouissant), la mère de famille aux tendances morbides, la voisine hystérique partisane de l’Union, le bon copain ivrogne, la prostituée gouailleuse… Une galerie colorée, confuse, volontairement kitsch, qui rappelle la comédie italienne.

De la vie extérieure ne parviennent que des échos : la voix étouffée d’un orateur qui prône l’insurrection, des images d’actualités, comme échappées d’un souvenir, qui passent en boucle sur un empilage d’écrans de télévision que personne ne regarde. À l’écart, l’immeuble, que la scénographie montre comme un îlot, une planète isolée tournant parfois sur elle-même – illusoire abri. Parmi tous les personnages, seul Jack fait sienne la rumeur du dehors et décide de prendre les armes, abandonnant Nora et leur retraite. Il s’engage ainsi sous le drapeau des insurgés, « la Charrue et les Étoiles » : la charrue des travailleurs, et les étoiles, une nuit pour un rêve de liberté. Pour autant, il n’est pas montré comme un héros : son choix et son dogme seront lourds de conséquences, pour Nora comme pour les autres. Au cours des trois actes qui suivront, on ne cessera de constater que le sens des mots égoïsme, engagement, responsabilité diffèrent dans le champ personnel et dans celui du collectif.

« la Charrue et les Étoiles » | © V. Arbelet

Sous-titrée par son auteur « Tragédie en quatre actes », la Charrue et les Étoiles n’en demeure pas moins une pièce où les genres se mêlent avec brio. De nombreuses influences nourrissent l’écriture d’O’Casey, qui à travers son œuvre n’a cessé de rendre hommage à la culture populaire dont il est issu, tout en s’inspirant d’une grande tradition dramaturgique. La construction classique de la pièce est chahutée par de nombreux passages chantés dans une ambiance de cabaret survoltée, tandis que les personnages s’expriment dans un langage simple, mais restent jouets des mêmes dilemmes et de la même fatalité que leurs ancêtres shakespeariens.

Car la tragédie et la mort finiront par faire leur entrée macabre dans le monde d’O’Casey, définitivement perméable aux assauts de l’Histoire lorsque s’y introduit finalement la menace invisible, sous la forme de trois soldats anglais. Jusqu’alors, les disputes, les scènes de ménage, les haines et les amours vécues par les personnages étaient les seules métaphores du conflit qui frappait à leurs portes. Mais entre-temps, des alliances incongrues, des solidarités pacifiques ont eu le temps de naître : la scène délirante qui semble tout droit sortie de Faut pas payer ! de Dario Fo, où les deux matrones ennemies s’entendent pour faucher un bric-à-brac hétéroclite des magasins mis à sac par les insurgés.

De nombreux morceaux de bravoure semblables à celui-ci émaillent un spectacle visuellement très fort, mais assez inégal. Ce sentiment est dû en grande partie à la longueur de la pièce (deux heures trente sans entracte) et, paradoxalement, à une richesse visuelle, une profusion d’images, de bruits et de mouvements qui tendent à l’outrance. Le rythme effréné auxquels sont soumis les comédiens finit par leur porter préjudice et par affadir un propos dense et complexe. Certains tirent cependant leur épingle du jeu avec vitalité : Martine Schambacher, justement récompensée d’un molière, campe une exubérante Bessie, face à Anne-Laure Luisoni, émouvante pince-sans-rire. Leurs affrontements comptent parmi les meilleurs moments d’un spectacle qui aurait gagné à plus de pondération. 

Sarah Elghazi


La Charrue et les Étoiles, de Sean O’Casey

Texte français : Irène Bonnaud et Christophe Triaud

Mise en scène : Irène Bonnaud

Assistante à la mise en scène et direction musicale : Sophie-Aude Picon

Avec : Dan Artus, Assaad Bouab, Bernard Escalon, Marie Favre, Adeline Guillot, Anne-Laure Luisoni, Roman Palacio, Sophie-Aude Picon, Roland Sassi, Martine Schambacher, Edmond Vullioud, François Chattot

Scénographie : Claire Le Gal

Costumes : Nathalie Prats-Berling

Coiffure et maquillages : Catherine Saint-Sever

Création lumière et vidéo : Daniel Levy

Création son : Alain Gravier et Jean-Marc Bezou

Théâtre du Nord Lille-Tourcoing • salle du Théâtre de l’Idéal • 19, rue des Champs • 59200 Tourcoing

Réservations : 03 20 14 24 24

Du 1er au 9 avril 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, sauf le dimanche 5 avril à 16 heures

Durée : 2 h 30

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

Production déléguée : Théâtre Dijon Bourgogne-C.D.N.

Coproduction Comédie de Genève-centre dramatique, Théâtre 71-scène nationale de Malakoff, Centre dramatique national des Alpes-Grenoble avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Avec le soutien de la Fondation Orange

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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