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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 19:31

Métaphysique du rire


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Sur la scène du Théâtre de la Bastille, Antonia Baehr, artiste protéiforme d’origine allemande, propose un étonnant spectacle qui porte le nom simple de « Rire ». Une heure durant, le jeune femme va nous lire, ou plutôt nous interpréter, des « partitions de rire », écrites pour elle par des proches. Le rire comme une matière, une musique, un objet, un outil et une fin. Et le point de départ d’un incroyable travail de recherche mené sous nos yeux, et en amont. Déroutant mais plutôt passionnant.

Le plateau est nu, la comédienne est sobre. Habillée tel un musicien d’orchestre, costume d’homme, veston, cheveux plaqués en arrière. Une chaise, un pupitre, une partition. Elle s’adresse à nous presque timidement et nous explique avec un léger accent allemand que, ce soir, elle va nous interpréter des partitions de rire. Écrites pour elle par ses proches à l’occasion de son anniversaire. Qui, d’ailleurs, était un très bel anniversaire. Sorte de clown triste, burlesque car extrêmement sérieux, et dont on ne sait pas encore si on peut se permettre de rire. Ou plutôt qui sème déjà le doute sur notre propre envie de rire : est-elle due au comique avéré de la situation ou au fait qu’on s’attende à rire, en raison du titre ? Début du voyage dans un spectacle où l’expérience ne se séparera jamais de la réflexion, dans un jeu de miroir permanent.

Antonia Baehr s’assoit, nous regarde, se concentre et se lance. Plusieurs « mesures » de silence, puis un léger éclat de rire. Toujours dans une concentration totale. Antonia rit. Elle rit forte, elle rit piano, des rires qui se répètent, se répondent, s’attendent, se suivent, s’envolent, retombent, se taisent, se contiennent. Éclatent. Le rire est vivant, c’est de la terre à modeler, des balles à lancer, des serpents à laisser filer. Le corps d’Antonia Baehr, dans une sorte de transe, passe par le son, le souffle, la ventriloquie. Sans nul doute, l’artiste nous offre une vraie performance dans laquelle on plonge avec elle. Parfois, fugitivement, des personnages, des histoires s’imposent à notre esprit en écoutant ses rires. On voit une femme gênée qui étouffe son fou rire, une femme décomplexée qui l’étale et l’exhibe. Notre imaginaire les suit, quelques secondes, quelques minutes, et les laisse s’évaporer quand se finit la partition, car le sujet, le vrai, c’est bien le rire lui-même.

Et ce héros d’un soir est si fugitif, fragile, éphémère qu’il porte en lui, intrinsèquement, les fragilités du spectacle lui-même. Le rire est mystérieux. Sa contagion l’est aussi. En ne faisant pas appel à l’humour pour susciter le rire, mais en traitant l’acte pour lui-même, sans volonté manifeste de propagation, Antonia Baehr pose un choix exigeant. Et audacieux. Mais qui déroute un peu, aussi. Ces éclats de rire techniques, maîtrisés laissent parfois le public interdit, car face à un objet théâtral souvent désincarné. On n’a pas beaucoup envie de rire, finalement. On peine à trouver notre place, notre espace, qui soit aussi l’espace d’un échange. Et face à cette artiste qui se gondole, on se sent parfois un peu agressé. Ou tout du moins exclu.

Paradoxalement, à la sortie du spectacle, ce ne sont pas des images légères qui s’étaient imprimées en moi, mais plutôt des images déformées, excessives, voire monstrueuses. Image de ce corps pris de spasmes, qui rit, souffle, crache, tousse. Image de moi-même, au fond de la salle, qui hésite, m’intéresse un moment, avance la tête puis me recule au fond de mon siège, vaguement mal à l’aise, vaguement ennuyée. Le mystère plane, donc, au-dessus de Rire, qui, s’il m’a interpellée, ne m’a pas totalement embarquée. 

Élise Noiraud


Rire, d’Antonia Baehr

Conception, interprétation, composition et chorégraphie : Antonia Baehr

Collaboration artistique et chorégraphique : Valérie Castant

Dramaturgie : Lindy Annis

D’après les partitions de : Lindy Annis, Bettina von Arnim, Antonia Baehr, Ulrich Baehr, Frieder Butzmann, Valérie Castan, Manuel Coursin, Nathan Fuhr, Frédéric Gies, Christian Kesten, Heather Kravas, Antonija Livingstone, Andrea Neumann, William Wheeler, Henry Wilt, L’Atelier de rire d’Aubervilliers

Création son et composition : Manuel Coursin

Régie son : Samuel Parjand

Création lumière : Sylvie Garot

Régie lumière : Raphaël Vincent

Administration : Ulrike Melzwig

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Les 1, 2, 4 et 5 avril 2009 à 19 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 heure

22 € | 14 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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