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5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 18:54

Une tragi-comédie
entre commedia dell’arte
et influences contemporaines


Par Camille Gaubert

Les Trois Coups.com


Ceci pourrait définir ce que devient le célèbre « Volpone », quand on le laisse entre les mains de la compagnie montpelliéraine Les Têtes de bois. En effet, le riche Vénitien Volpone, son serviteur Mosca et leurs nombreuses victimes ont investi la scène du Théâtre Jean-Vilar, jeudi et vendredi derniers. Il s’agit d’une création de janvier 2008 de Mehdi Benabdelouhab à partir des versions française et allemande réalisées par Jules Romains et Stefan Zweig, du « Volpone ou le Renard » de Ben Jonson.

Il faut dire que Les Têtes de bois font de ce chef-d’œuvre du théâtre élisabéthain un très agréable moment de comédie. L’intrigue de cette pièce se déroule à Venise, où le rusé Volpone, dont le nom signifie « gros renard », décide de monter une escroquerie pour soutirer de l’argent à de nombreux notables. Pour cela, il se fait passer pour mourant et répand le bruit que, en tant que célibataire sans descendance, le nom de son bénéficiaire est laissé vacant dans son testament. Il se fait seconder dans cette malversation par Mosca, c’est-à-dire « la Mouche », lui aussi habile canaille. Les deux compères vont alors exploiter les vices de leurs riches victimes pour parvenir à leurs fins.

Le rire éclate sans concession devant cette galerie de personnages inspirés de la commedia dell’arte. Il faut rappeler que Les Têtes de bois est une compagnie franco-italienne fondée sur cette tradition théâtrale des xvie et xviie siècles. Ainsi, presque tous les personnages sont masqués, à l’exception des femmes, Canina et Colomba, et de Mosca. Étant donné qu’il est habituel pour les femmes d’être non masquées dans la commedia dell’arte, ce dernier aurait donc un statut particulier. De manière générale, les personnages sont conçus comme des hybridations entre l’animalité et le type. Corbaccio, « la Corneille », est le vieil avare, Corvino, c’est-à-dire « le Corbeau », le mari jaloux, et Voltore, « le Vautour », l’avocat cupide. Ainsi, à partir de ces personnages archétypaux, Mehdi Benabdelouhab réalise une mise en espace « chorégraphiée », qui permet aussi les comiques de gestes et de situations.

« Volpone »

Or, le ridicule sous-tend une critique acerbe des défauts humains et de l’hypocrisie sociale qui permet de les rendre socialement admissibles. C’est ainsi que le plus immoral n’est pas forcément le dupeur, mais peut-être plutôt celui qui se laisse duper : Corbaccio déshérite son fils et Corvino offre sa femme à Volpone, chacun dans l’espoir d’être le seul héritier du renard. Volpone est ainsi une tragi-comédie où le tragique monte en puissance au fur et à mesure de la pièce. En outre, le destin de Volpone révèle la présence d’une morale dans cette pièce : le coquin se retrouve puni. Pour échapper aux charognards qu’il a escroqués, il va mettre sa confiance en la personne de Mosca. Or, celui-ci le dupera à son tour : le valet devient donc le maître. Ce renversement est un ajout des adaptateurs de Ben Jonson. Malgré cet acte immoral, cette Mouche semble être la plus humaine de tous et, donc, se faire la représentante d’une certaine morale. Il faut saluer à cette occasion la performance du comédien qui l’incarne : Pierre-Luc Scotto.

Par conséquent, malgré la très forte tradition théâtrale dans laquelle Les Têtes de bois s’inscrivent, ils ne s’y enferment pas et s’ouvrent d’une certaine façon sur notre époque. L’esthétique plutôt réussie du noir et blanc semble provenir du cinéma expressionniste ou des films de Tim Burton, notamment à travers le costume de Canina. Le personnage de Corvino, lui, s’inspire de la culture asiatique. Quant à la musique, qui fait « naître ambiances et émotions », elle varie par ses origines géographiques, mais elle entre parfaitement en adéquation avec le texte et le jeu des comédiens.

En définitive, le Volpone de Mehdi Benahdelouhab est convaincant et drôle à souhait. La mise en scène en est volontairement stylisée par le parti pris du noir et blanc et d’un jeu proche de la danse. Il s’agit d’un spectacle tout public, mais pas seulement. Il fait aussi appel à une certaine réflexion : comprendre ce qui est suggéré derrière le rire et qui rend compte de la condition humaine. 

Camille Gaubert


Volpone, d’après Ben Jonson

Adaptation d’après les versions de Jules Romains
et Stefan Zweig

Compagnie Les Têtes de bois • 42, rue Adam-de-Craponne • 34000 Montpellier

04 67 86 29 60 

info@lestetesdebois.com

www.lestetesdebois.com

Mise en scène : Mehdi Benabdelouhab

Avec : Mehdi Benabdelouhab, Sylvia Chemoil, Angelo Crotti, Laurence Landra, Pierre-Luc Scotto

Création lumière : Gabriel Bosc

Décor, masque, scénographie : Andrea Cavarra

Costumes : Sonia Sivel

Affiche : Karim Kharbaoui

Photos : Luc Jennepin

Théâtre Jean-Vilar • 155, rue de Bologne • 34080 Montpellier

Le jeudi 2 avril 2009 à 19 heures et le vendredi 3 avril 2009 à 21 heures

Durée : 1 h 35

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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