Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 16:28

Pasolini revit sur scène


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Éric Houguet et sa compagnie, le Théâtre des Opérations, présentent au théâtre La Paillette à Rennes trois pièces inédites de Pasolini. Une belle soirée à l’actif de toute la troupe, qui est l’occasion pour Katja Krüger de montrer diverses facettes de son grand talent.

Monter des textes restés inédits du vivant d’un auteur pose toujours la question de leur intérêt. Celui des trois pièces réunies ici sous le titre de « P. P. Pasolini » (« Un petit poisson », 1957 ; « Italie magique », 1964-1965 ; « Vif et Conscience », 1963) est inégal, mais le spectacle qu’en a tiré Éric Houguet est plutôt réjouissant.

Un petit poisson est un monologue qui s’adresse tantôt au poisson, tantôt à un jeune homme invisible, Piero. Juchée sur un socle d’un bleu bucolique, une femme, interprétée par Katja Krüger, harangue un petit poisson qui refuse de se laisser prendre. Vêtue d’une courte robe d’un rose franc et d’une veste en jean, elle arbore une splendide perruque blonde qui me fait penser à Delphine Seyrig. Le rouge à lèvres est rouge vif, presque agressif, et les paupières sont lourdement fardées. Elle minaude et grogne de ne rien prendre. Entre plainte et séduction, récrimination et colère, elle conte au poisson son histoire ou plutôt celle de ses déboires amoureux, qui ont fait d’elle cette femme « sss… » – elle n’arrive à dire « seule » qu’à la fin de la pièce –, que dédaigne le trop jeune et sans doute très beau Piero.

Pasolini, dans cette pièce, revisite l’histoire de l’Italie, de l’avènement du fascisme à l’immédiat après-guerre, tout en explorant ses thèmes favoris : l’absurdité de l’existence, la solitude humaine, l’incommunicabilité entre les individus, l’enfermement dans les catégories et les normes. Très habile dans le maniement de sa canne à pêche, Katja Krüger campe avec bonheur ce personnage de femme qui se sent vieillir. Très expressive, elle passe sans effort de la minauderie et du sourire enjôleur (aguicheur ?) à la fâcherie puis à la colère. Ce texte-là, qui oscille entre la fable, l’allégorie et la scène de genre, méritait à coup sûr d’être sorti de l’oubli et monté.

« Un petit poisson » | © Ludivine Froissart

On change de registre avec Italie magique, qui se présente comme un cabaret. Le texte quasi absent n’y est qu’un prétexte, mais Éric Houguet en fait un grand moment de théâtre. C’est aussi Katja Krüger qui incarne l’actrice de cabaret à divers moments du fascisme. La métamorphose est alors saisissante, de la première apparition en brune aux cheveux courts à la garçonne façon 1930, toute vêtue de noir (chemise, bas, chaussures, pantalon court), avec un baudrier pour accentuer l’allure martiale, jusqu’à la diva en robe longue, fendue et à paillettes en passant par la femme un peu perdue, en maillot académique couleur chair, qui se revêt du drapeau italien, façon châle ou toge, pour un pas de l’oie dont on ne voit que les jambes, sans oublier le masque de la mort, cynique faucheuse de révolutions ou de restaurations. Cette partie, construite sous forme de sketches ou de séquences, est l’occasion d’un formidable numéro de duettistes de Romain Blanchard et d’Éric Houguet, un numéro quasi sans paroles, autour du nom de Mao, qui m’a rappelé certains films de Godard. Cette pièce, la plus noire des trois, me paraît bien résumée par cette formule glanée au hasard : « Être terrorisé du futur plutôt que de l’espérer ». Empreinte d’une certaine logomachie révolutionnaire, bien d’époque, je me demande, malgré les qualités plastiques mentionnées plus haut, si elle n’est pas superflue dans ce spectacle qui dure deux heures trente et qu’elle ralentit sensiblement.

Avec Vif et Conscience, projet de ballet, nous changeons encore de style. La pièce se compose de trois variations chronologiques sur des thèmes quasi obsessionnels chez Pasolini : la fascination pour le peuple, la jeunesse et leur beauté sauvage, l’opposition, l’affrontement ontologiques entre cette vitalité populaire et la conscience intellectuelle. À l’époque classique (1660), la Conscience est représentée par une nonne, incarnation de l’ordre religieux et aristocratique ; à l’époque fasciste par une bourgeoise ; et pendant la résistance italienne, elle représente la Démocratie. L’impossible baiser entre Vif et Conscience, à toutes les époques, peut ainsi se lire comme la résistance populaire à un ordre oppressant pour les deux premières périodes et comme le symbole d’une impossible jonction entre les intellectuels et le peuple, dans la dernière. Là encore, la mise en scène d’Éric Houguet joue d’une forme d’intertextualité avec un espace scénique délimité par un cercle de craie, la présence de deux récitants qui forment comme l’embryon d’un chœur antique rappelé aussi par la présence sur scène d’un musicien multi-instrumentiste, Régis Bunel, la danse stylisée de Vif, excellent David Monceau, et les mouvements codés de Conscience, Katja Krüger, dans un costume remarquable.

La jeune actrice allemande, installée en France depuis quelques années, a montré, à travers ces trois pièces, l’étendue et la variété de son talent prometteur. Le public, où les jeunes et la gent féminine dominaient, a réservé un accueil enthousiaste, mérité, à cette création qui fait honneur au jeune théâtre de La Paillette et à toute la troupe du Théâtre des Opérations. 

Jean-François Picaut


P. P. Pasolini, de Pier Paolo Pasolini, création française

Un petit poisson (monologue), pièce de 1957

Italie magique (cabaret), pièce de 1964-1965

Vif et Conscience (projet de ballet), pièce de 1963

Texte : Pier Paolo Pasolini, traduction de Hervé Joubert-Laurencin

Mise en scène : Eric Houguet

Avec : Katja Krüger, Romain Blanchard, Régis Bunel, Éric Houguet, David Monceau

Scénographie : Éric Houguet et Léry Chèdemail

Lumières : Léry Chèdemail

Costumes : Myriam Rault

Musiques : Régis Bunel

Vidéos : Scouap

Production du Théâtre des Opérations

Coproduction La Paillette de Rennes

Coproduction Le Canal Théâtre du Pays de Redon

Avec l’aide et le soutien de L’Hermine centre culturel de Sarzeau (56), théâtre L’Éphéméride, La Fabrique de Val-de-Reuil (27), conseil général d’Ille-et-Vilaine, conseil régional de Bretagne, S.P.E.D.I.D.A.M.

La Paillette • 2, rue du Pré-de-Bris - 6, rue Louis-Guilloux • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 59 88 86

www.la-paillette.net

Mercredi 1er avril 2009 à 20 h 30, jeudi 2 avril 2009 à 20 h 30, vendredi 3 avril 2009 à 20 h 30

Durée : 2 h 30

12 € | 8 €

Tournée 2009

– Gare au Théâtre - Vitry-sur-Seine (94)

– Festival Nous n’irons pas à Avignon : mercredi 15 juillet 2009 à 19 heures, jeudi 16 juillet 2009 à 19 heures, vendredi 17 juillet 2009 à 19 heures, samedi 18 juillet 2009 à 19 heures, dimanche 19 juillet 2009 à 19 heures

– L’Hermine centre culturel - Sarzeau (56) samedi 14 novembre 2009

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher