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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 15:44

Alice au pays de la faute


Par Claire Néel

Les Trois Coups.com


La Genre humaine est le nom de rencontres artistiques organisées par la compagnie Sambre et Confluences, le lieu des dites rencontres. Durant deux mois (du 31 mars au 31 mai 2009), spectacles, cabarets, lectures, rencontres, ateliers, projections et expositions (tout le programme est sur le site www.confluences.jimdo.com) seront autant de points de vue sensibles et de formes pour explorer le monde au féminin. Carole Thibaut, l’artiste associée à cette manifestation, ouvre le bal avec son spectacle « Avec le couteau le pain ». Une pièce dure.

La gamine (Camille) est née d’un couple qui s’aimait très fort… On se demande de quel genre d’amour il pouvait bien s’agir quand on découvre la suprématie du père et la soumission de la mère. Voilà le portrait d’une famille où la violence s’est faite maîtresse et totalement arbitraire. Pour Camille, c’est ça, la vie. Elle accepte tout naturellement ses souffrances puisqu’elle se reconnaît dans la religion chrétienne, où les douleurs subies ne sont que le juste équilibre pour expier les fautes commises. Le bel et brillant Norbert arrive et s’impose, dans un accord tacite avec les parents, comme gendre idéal. Parfait pour maintenir la gamine dans un carcan d’abnégation. Mais la petite deviendra grande…

Le thème abordé est d’une violence ! On assiste au conditionnement d’une fillette à l’oubli de soi et au sentiment constant de culpabilité. On a la démonstration d’une façon sûre pour détruire l’identité propre d’un enfant. Comment l’amputer de son intelligence, anéantir son libre-arbitre. Devant l’injustice et l’incohérence de cette situation glauque, notre désir, en tant que spectateur, est de monter sur scène et d’en extirper la gamine. Mais on ne peut pas, c’est un spectacle, ce n’est pas vrai… Alors, sur nos sièges on rumine, on colère, on s’attriste, on se sent impuissant, on en veut tour à tour à chaque personnage et on hait ce qui n’est pas vrai mais bien trop vraisemblable. Cette réalité est.

L’écriture de Carole Thibaut est concise. Elle fait transparaître avec une efficacité redoutable ce qui se vit au-delà des mots. Le seul point de vue de Camille est donné à voir, autant dans le texte que dans la mise en scène. Et c’est encore plus révoltant d’entrer à l’intérieur d’elle-même et de comprendre la logique si évidente qui la conduit à croire que sa vie est normale. Son regard enfantin a aussi, heureusement, le pouvoir inverse d’alléger le propos et, parfois même, de nous arracher un rire, un sourire. Sa vision est nourrie d’imaginaire, elle voyage de l’infiniment grand à l’infiniment petit et nous attrape à l’endroit du rêve.

La mise en scène fixe le spectacle dans ce monde déformé et mobile, où la fantastique rencontre amoureuse du père et de la mère se raconte dans un minuscule mignon théâtre de marionnettes. Mais, lorsque le père gronde sur la scène, la violence ressentie par la fille est simultanément donnée à voir en grand par d’énormes ombres chinoises, qui bougent encore plus farouchement derrière les personnages. Il y a de l’Alice au pays des merveilles dans ces images, à la différence près que la vérité de Camille n’a rien de féérique. Elle n’absorbe ni champignons ni biscuits magiques pour se sentir écrasée ou gigantesque, quand elle se sent forte.

L’interprétation des comédiens passe elle aussi par le filtre de la gamine. Maryline Even incarne la mère (et femme) passive, complice et actrice en conséquence de la cruauté imposée à l’enfant. Le personnage qu’elle crée est bourré de tics, peut-être bien bourré tout court, et débite lentement son discours oppressif. La comédienne a de l’humour et du talent, et sa mère nous parvient avec un grand réalisme. Claude Baqué est un père monstrueux, avec calme et fermeté : glaçant. Les quatre acteurs sont excellents. La salle n’était pas pleine, mais ils ont défendu leur histoire comme si nous étions mille. 

Claire Néel


Avec le couteau le pain, de Carole Thibaut

Compagnie Sambre • B.P. 15 • avenue du Mesnil • 95471 Fosses cedex

01 46 36 41 89 | 06 42 78 48 40

www.compagniesambre.org

contact@compagniesambre.org

Mise en scène : Carole Thibaut

Avec : Maryline Even, Claude Baqué, Karen Ramage, Charly Totterwitz et la participation de Sarah Espour

Lumières : Didier Brun

Scénographie : Carole Thibaut

Construction décor : Yves Cohen

Peintures décor : Patricia Labache

Création sonore : Pascal Bricard

Costumes : Magalie Pichard

Confluences • 190, boulevard de Charonne • 75020 Paris

Réservations : 01 40 24 16 46

resa@confluences.net

Du 30 mars au 11 avril 2009 à 20 h 30, séances scolaires
les 7 et 9 avril 2009 à 15 heures

Durée : 1 h 15

13 € | 10 € | 7 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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