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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 14:02

Échec des négociations


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Alors qu’éclate la Première Guerre mondiale, des amis devisent autour d’un bon dîner. Il y a là le commerçant arménien Hagop, qui n’en a que pour ses noisettes et ses abricots, et son ami turc Moustapha, flanqué de son fils Mehemed, pas commerçant pour deux sous. Tel est pourtant l’avenir que lui voient les deux acolytes, tout à leur négociation pour de faux du prix du kilo de noisettes-petite démonstration pédagogique à l’usage du fils rétif. La guerre qui va alors bouleverser leurs relations est-elle la seule cause de ce qui révélera leurs dramatiques oppositions ou bien n’est-elle qu’un révélateur de fêlures déjà existantes ?

Mêler la petite histoire à la grande : telle est l’ambition de ce beau texte de François Besset. La pièce commence comme une aimable comédie de mœurs sur un fond historique assez lointain : le mari qui se plaint de sa femme, la gouaille toute orientale des deux marchands… Mais bientôt, en plantant petit à petit le décor historique, la pièce met au jour les mécanismes idéologiques pervers et les horreurs de la guerre. Désœuvré, le fils bascule dans l’extrémisme. Hagop l’Arménien, lui, croit jusqu’au bout en la bonne foi de ceux qui pourtant le trahissent. Avec ses velléités littéraires dérisoires et son ambition commerciale – faire venir le train jusqu’à sa petite ville de Mouch pour faciliter son négoce –, il est aveuglé et n’aura les yeux dessillés qu’au prix du sang versé. La fille d’Hagop, Anouche, est une incarnation de l’Arménie sacrifiée : prisonnière en attendant d’être mariée avec un homme qu’elle n’a jamais vu, mais qui fait peser sur elle une menace mortelle permanente, elle est tour à tour désespérée et animée d’une volonté d’évasion, dans tous les sens du terme, qui la conduira à sa perte.

La force de la pièce tient beaucoup à ses personnages fortement caractérisés et à sa construction dramatique. On se souviendra longtemps de Hagop, le poète raté, qui prend une dimension héroïque dans l’adversité, de sa femme Anahide, qui prend une épaisseur dramatique inattendue et touchante quand viennent les tourments de la guerre. Le couple de comédie qu’elle et Hagop (touchants et engagés Jean-Luc Giorno et Laurence Frot) forment au début se transforme en duo tragique au fil des évènements. Plus frappante encore est l’évolution du fils, Mehemed. Ce dernier, incarné avec talent par Christophe Augagneur, désabusé, manipulateur et violent, est à la croisée des deux conflits qui traversent l’œuvre.

« Parole gardée »

D’une part, un conflit politique : ambitieux, il devient une proie facile autant qu’un instrument fanatisé pour les Turcs extrémistes qui veulent férocement l’anéantissement des Arméniens. À cet égard, la scène où il vient chez son propre père rechercher des réfugiés arméniens est vraiment intense et émouvante. D’autre part, un conflit de générations, où l’ambition du fils se heurte aux vœux du père, où un père (Hagop) sacrifie ses enfants à des alliances matrimoniales intéressées. La pièce s’articule ainsi essentiellement autour de tableaux à deux personnages : mari et femme, père et fils, Hagop quémandant de l’aide auprès de Mehemed devenu politicien influent, Anouche et son compagnon de prison, un couple dont il faut bien reconnaître que la relation reste floue.

Avec de maigres moyens et un tout petit espace, la mise en scène parvient pourtant à évoquer avec force le tourment de l’histoire qui emporte tous les personnages. On croit à la rafale de mitraillette qui emporte un personnage imprudemment posté derrière sa fenêtre. Moins convaincante est cependant la paire formée par Anouche et le jeune Sevan, qui ne prennent part que de façon secondaire à l’intrigue principale, évoluant dans un monde et une histoire parallèles.

La pièce est donc une dénonciation véhémente de la guerre et de l’intolérance, en particulier l’intolérance religieuse. Certaines scènes rappellent, comme on dit, « les pages les plus sombres de notre histoire » : délation, chantage, trains de déportation, massacres de civils. Mais le moteur qui traverse toute cette histoire, c’est l’idée de négociation sous toutes ses formes. Les deux aînés incarnent la négociation (commerciale) et le compromis (politique, religieux). Le fils, lui, méprise la négociation et le compromis, qui lui semblent des marques de faiblesse, au profit du chantage, comme dans la scène où il fait cruellement miroiter à Hagop aide et protection en échange de quelques noms de déserteurs. Cruel dévoiement ! 

Céline Doukhan


Parole gardée, de François Besset

Compagnie Naphralytep • 6, rue des Sablons • 77300 Fontainebleau

06 87 89 48 18

jm.muller@neuf.fr

Mise en scène et adaptation : Marie-Line Grima

Avec : Jean-Luc Giorno, Laurence Frot, Christophe Augagneur, Yves Patrick, Arsène Boutemy, Estelle Sicard, Gayanée Hakimian

Affiche et décors : Yves Patrick

Mise en lumières : J. P. Grima

Costumes : C. Servant

Bande-son : J. Grima

Chorégraphie : G. Hakimian

Cie Naphralytep/Nouveaux Tréteaux de l’âne vert) • 6, rue des Sablons • 77300 Fontainebleau

Réservations : 01 60 74 08 39

Samedi 28 mars 2009 à 20 h 45, dimanche 29 mars 2009 à 15 heures, samedi 9 mai 2009 à 20 h 45, dimanche 10 mai 2009 à 15 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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