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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 07:26

Viscéral

 

La vie a-t-elle un sens ? Peut-on aimer quelqu’un d’autre que soi-même ? Comment accepter la mort ? Interrogations rebelles et universelles qui sont au cœur de « Cris et chuchotements » : dans le film de Bergman et dans l’adaptation qu’en fait Ivo Van Hove, plus de trente ans plus tard. Le metteur en scène flamand respecte scrupuleusement l’œuvre originale tout en nous entraînant dans son propre univers esthétique. Les images scéniques qu’il propose sont perturbantes et sublimes. Choc théâtral et (méta)physique.

 

Agnès est une artiste sur le point de mourir. Ses deux sœurs restent à son chevet afin qu’elle ne meure pas seule. Mais ce n’est qu’Anna, la servante, qui fait preuve de vraie compassion envers elle. Après la mort d’Agnès, les deux sœurs sont confrontées à leur passé et aux choix qu’elles ont fait au cours de leur vie. Les hommes, vagues présences répressives, viennent rétablir un ordre superficiel à la fin de la pièce. Anna, laissée seule, devient orpheline de l’histoire. En utilisant le scénario original de Bergman, Ivo Van Hove souligne la qualité de ce texte aux accents tchékhoviens et prouve qu’il peut être réinterprété par des générations successives avec un vocabulaire différent de celui du cinéma.


En entrant dans la grande salle du théâtre de Créteil, on voit déjà Agnès sur scène, dans son lit, mourante. Les deux sœurs, Maria et Karin, ainsi que la servante vaquent à diverses occupations dans un semblant de normalité. S’il est possible d’ignorer le spectre de la mort le temps d’enlever son manteau et de s’installer, l’intensité de ce huis clos ne manque pas de nous atteindre une fois les lumières de la salle éteintes.


L’utilisation de néons participe à accentuer les traits des personnages et à diffuser une lumière crue et fade sur scène. Une caméra près du lit projette le visage d’Agnès – déchirante Chris Nietvelt – en gros plan. Le gros plan : à la fois un hommage à la technique cinématographique chère à Bergman, mais aussi un moyen de démanteler le mécanisme de la douleur en isolant une partie du corps en souffrance.


Van Hove choisit de situer l’action dans le moment présent. Agnès est une artiste performeuse qui cherche toujours du sens au travers de ses créations – films et vidéos éparpillés sur le plateau. Son combat contre la mort se fait aussi à travers l’art. Elle pousse son dernier cri de vie en se recouvrant de peinture bleue et en éclaboussant la toile de sa matière vivante. Elle lutte pour un dernier instant, inondée par une musique techno assourdissante. Cette dernière danse, impitoyable, est relayée par une vidéo qui transmet en direct son agonie. Et qui, soudain, se fige. Tout à coup, le cri cesse.


« Cries and Whispers » | © Jan Versweyveld


Je m’attendais à voir du rouge sur scène, puisque cette couleur domine le film. Mais, non, Van Hove a choisi le bleu. Un bleu qui cite celui de Klein et qui suggère l’immensité, la vacuité du monde. Un bleu qui ne se complaît pas à exacerber avec une sentimentalité déplacée les derniers moments d’existence. Le mot d’ordre de Bergman concernant Cris et chuchotements était justement de ne « pas faire de sentimentalisme sur la mort » : principe tenu par Van Hove qui expose la mort dans toute sa brutalité.


Le jeu des comédiens, physique et viscéral, ne se teinte jamais de pathos déplacé. La précision de leur jeu et la sincérité de leurs gestes suffisent amplement pour exprimer une palette subtile d’émotions, de frustrations et de rancœurs. Les deux sœurs survivantes, Karin et Maria, sont interprétées avec nuance et intensité par Halina Reijn et Renée Fokker. Tout leur corps participe pour exprimer la complexité de leurs personnages.


Un regret tout de même : on aurait envie que la mise en scène de Van Hove soit complètement désinhibée, décomplexée. Elle l’est seulement par endroits. Van Hove propose certaines images scéniques stupéfiantes et originales, notamment le combat d’Agnès avec la mort, qui à elles seules valent le détour. Mais d’autres images sont plus conventionnelles. La fameuse scène où Karin s’automutile avec un morceau de verre (scène très connue du film de Bergman) est retranscrite trop fidèlement. On a déjà vu la même chose dans le film, donc quel intérêt de le voir à nouveau sur scène ? Dans la version théâtrale, on aurait voulu comprendre la douleur de Karin au travers d’une symbolique utilisant les ressources de la scène.


Van Hove est à son meilleur quand il pose son interprétation du texte en ses propres termes sur scène. Quand il choisit le bleu au lieu du rouge, parce que le sens de l’œuvre n’est pas radicalement modifié, mais qu’une nouvelle perspective est tracée. Quand il opère un travail actif d’adaptation du texte cinématographique au contexte théâtral. Quand il nous livre sa vision personnelle et inspirée de l’œuvre bergmanienne. 


Anne Losq

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Cries and Whispers : Just about Dead, d’Ingmar Bergman

Toneelgroep Amsterdam • 437 Prinsengracht • 1016 HM Amsterdam • Pays-Bas

+31 20 531 84 84

www.toneelgroepamsterdam.nl

Mise en scène : Ivo Van Hove

Adaptation-dramaturgie : Peter Van Kraaij

Avec : Chris Nietvelt (Agnès), Halina Reijn (Maria), Renée Fokker (Karin), Karina Smulders (Anna), Hugo Koolschijn Frederik (mari de Karin et prêtre), Roeland Fernhout Joakim (mari de Maria et docteur)

Scénographie et éclairages : Jan Versweyveld

Musique : Roeland Fernhout

Vidéo : Tal Yarden

Costumes : Wojciech Dziedzic

M.A.C. de Créteil • 1, place Salvador-Allende • 94000 Créteil

www.maccreteil.com

Réservations : 01 45 13 19 19

Du 26 au 28 mars 2009 à 21 heures

Durée : 1 h 40

20 € | 15 € | 10 €| 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

fred 01/04/2009 12:30

Quel ennuit cette pièce. Le tout est surfait, pourquoi exprimer la mort avec autant de cruauté sans vraiment de justification. 40 minutes pour changer le décors je n'avais jamais vu ca c'est long très long. Le public quitte la salle petit à petit.La pièce présenté 1H avant: Aréas with a twist mérite beaucoup plus d'éloge que ce roulement dans la merde ( comprendrons ceux qui l'ont vu)

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