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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 15:19

Plaidoyer pour une musique biologique


Par Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups.com


Hasard du calendrier : mercredi, j’écoute Abd al-Malik à Châtenay-Malabry, jeudi Emily Loizeau à Antony. Vingt-quatre heures, quelques kilomètres et un monde de distance.

Comparaison n’est pas raison, mais mon cœur compte les points. Un homme, une femme. Une salle de concert, un petit théâtre. Tous deux biculturels, avec un pied de chaque côté d’une mer. Le géant convoque les démons. La fillette s’invite chez les fées. Il réclame le bruit. Elle implore le murmure. Pour l’un, septembre est l’anniversaire d’un monde qui s’écroule. Pour l’autre, c’est le souvenir d’un deuil personnel.

Il cite Deleuze. Elle répond Brecht. Lui scande des paroles sérieuses. Elle grimpe dans les aigus. Il fait défiler ses soldats de plomb. Elle embrasse les grenouilles des contes de son enfance. Il évoque le jour où ils essayèrent de réanimer Malik. Elle bruite des slogans de manifestation avec deux cuillères.

De lui, je connaissais toutes les paroles de toutes ses chansons. Je l’avais apprécié en interview. J’avais suivi son chemin depuis sa première interview par Pascale Clark et j’attendais beaucoup du concert, sans doute trop. C’était du bien ficelé, mais l’émotion n’est pas arrivée jusqu’à moi. Trop de décibels, des lumières comme s’il en pleuvait, trop de belles phrases empruntées à Brel, à Nougaro… trop d’hommages en somme, et puis trop de mercis, trop de morale, trop de distance…

D’elle, je ne savais rien. Jamais vue, jamais entendue, jamais rien lu sur aucun magazine. Emily est malade, et pourtant sa voix se faufile dans le silence retenu d’un public respectueux. Tranquillement, elle m’embarque à l’autre bout du monde et me balade dans son pays sauvage. Pieds nus, elle se glisse dans une forêt profonde, d’où s’échappe une chouette dans un claquement d’ailes. Son univers baroque est romantique et joyeux à la fois. Elle zigzague du rire aux larmes.

© Jean-Baptiste Mondino

Cette pianiste est une musicienne née. Capable aussi de faire sortir une mélodie d’un simple sac de Cellophane, celui-là même que j’utilise pour peser mes poireaux. Sa poésie me roule dans la farine. Ses textes composent une drôle de tambouille. Emily, loin d’être nouille comme elle le prétend, a trempé la main dans la confiture surréaliste. On savoure. Elle devient chef de bande, habite la scène, houspille ses musiciens comme un enfant qui joue à la maîtresse d’école.

Mercredi, ce fut moléculaire : la fumée roulait sur scène. Les textes étaient déstructurés jusqu’à l’os. Le chanteur tournait en rond dans son enfer moderne.

Jeudi, ce fut naturel : avec des percussions corporelles inventives. Pour un public hypnotisé. Le disque du tambour tournoyait comme un piège à rêves, et Emily l’Indienne pouvait promettre la pluie et le beau temps. Pas un spectateur qui ne soit entré de plain-pied dans la maison de poupée où elle nous invitait. Sa reprise du standard de Tom Waits Come on up to the House fut bien plus qu’un hommage. La longueur des rappels était à la mesure de son talent. Immense. Pas de doute. Nous avons goûté le paradis. 

Marie-Claire Poirier


Festival Chorus des Hauts-de-Seine

Abd al-Malik

le 25 mars 2009 à La Piscine • 254, avenue de la Division-Leclerc • 92290 Châtenay-Malabry

Emily Loizeau

le 26 mars 2009 au Théâtre Firmin-Gémier • place Firmin-Gémier • 92160 Antony

Réservations : 01 46 66 02 74

26 € | 22 € | 16 € | 10 €

Abd al-Malik a interprété des titres des albums Gibraltar et Dante, Emily Loizeau a interprété des titres des albums Pays sauvage et À l’autre bout du monde

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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