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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 23:57

Rhin engorgé

 

Le Metropolitan Opera ouvre sa « Spring Season » avec le premier volet de la tétralogie de Richard Wagner, « Das Rheingold », dans la mise en scène d’Otto Schenk, entrée au répertoire de l’institution il y a plus de vingt ans. Wagner avait rêvé son théâtre de Bayreuth pour réaliser ses opéras méta-mythologiques, créer ce qu’il appelait le « Gesamtkunstwerk », une œuvre d’art total qui réunissait musique, théâtre, poésie et peinture. Un Walhalla où pourraient vivre et mourir ses héros de « l’Anneau des Nibelungen ».

 

Pour Otto Schenk, on a à présent les moyens techniques de réaliser ce qu’avait imaginé Wagner : le Rhin et ses Nixes au fond des eaux, les cavernes d’Alberich, le château de Walhalla construit par les géants à la demande de Wotan… Dans ce « Prologue » de la Tétralogie, on découvre que l’or pur repose au fond du Rhin, gardé par trois ondines, les filles du Rhin. Le Nibelung Alberich le vole en maudissant l’amour afin d’en forger un anneau qui donne une puissance sans limite et apporte la richesse à celui qui le possède. Cet anneau, ainsi que les richesses accumulées par Alberich, lui sont dérobés par Wotan, sur le conseil de Loge, le dieu du feu. La raison étant de payer le salaire de Fasolt et Fafner, géants bâtisseurs du Walhalla, qui doit devenir la demeure des dieux. Fou de colère et de douleur, Alberich maudit l’anneau, qui causera désormais la perte de quiconque le possédera. Wotan désirerait garder l’anneau, mais Erda, déesse de la sagesse, lui conseille de fuir la malédiction qui y est attachée, car le crépuscule des dieux est pour bientôt. La malédiction fait son effet : au moment du partage du butin, Fafner tue son frère Fasolt afin de posséder l’anneau. Effrayé mais encore persuadé qu’il pourra agir sur les évènements à venir, Wotan invite les dieux à entrer au Walhalla tandis que les filles du Rhin pleurent la perte de l’or pur et lumineux.



Otto Schenk réussit en effet a créer ce Gesamtkunstwerk : les tableaux sont emprunts d’esthétisme pictural, alliant ainsi musique, poésie, peinture et vidéo (ce que n’incluait évidemment pas Wagner). Ainsi lorsque paraît le palais de Walhalla à travers les brumes et l’arc-en-ciel, on croirait à un tableau de Friedrich perdu dans les brouillards célestes de Turner. Les rayons du soleil qui passent délicatement dans les frondaisons du Rhin sont eux aussi emplis de poésie. Cependant, une fois que l’œil s’est habitué à la joliesse du décor, on a surtout l’impression d’une redondance par rapport à l’œuvre. Sans doute le public de Bayreuth, lors de la création de la tétralogie en 1876, aurait-il été heureux de voir la production du Met, illustrant chaque détail du livret du compositeur. Ou peut-être pas. Car cette redondance, aussi attentionnée soit-elle, étouffe la musique, l’étrique dans un passé néomythologique oppressant, niant ainsi l’évolution de l’humanité des cent trente dernières années, tout en faisant fi des préceptes de Stanislavski ou de Meyerhold, et comme si Nietzsche et Steiner n’avaient jamais existé.


Cet « Or » du Rhin paraît bien terne et manque effrontément de profondeur. Lorsque l’on voit les personnages s’agiter sur scène (car si direction d’acteurs il y a, elle est simplement grotesque), on hésite à se croire ailleurs, comme si ce que l’on voyait sous nos yeux n’était pas possible sur une scène d’opéra. Il nous revient à l’esprit ces vieilles gravures du début du siècle avec les dieux du Ring en peaux de bêtes (vulgaires) et les déesses en robes de mousseline style Empire (de pacotille). Otto Schenk nous renvoie dans le passé sans pouvoir offrir comme autre évocation au spectateur de 2009 que les Dix Commandements (on s’attend à voir Moïse descendre du Walhalla avec les Tables de la Loi pendant tout le final), le Magicien dOz (la procession vers le palais, il ne manque que la route de briques jaunes) ou le Seigneur des anneaux (les cavernes des Nigelungen où l’on imagine parfaitement Gollum réclamant « My precious ! » de sa voix nasillarde). Dans son souci de fidélité, Otto Schenk tombe dans le pléonasme, et sa mise en scène et la musique de Wagner deviennent comme les deux mêmes côtés d’un aimant, s’attirant et se rejetant en vain. À figer Wagner dans le passé, il ampute la dimension symbolique de l’auteur de Tristan, celle qui se fait jour dans Götterdämmerung : les dieux périssent, un monde nouveau peut naître sur la terre. Mais le seul monde qui se dessine sur le plateau du Metropolitan Opera est celui d’un monde avarié (qui aurait pu être beau un temps, mais dans un temps onirique, relevant de l’imagination du spectateur et du ressenti de la musique) qu’il était inutile de vouloir dépeindre et dont le goût aujourd’hui est plutôt douteux et indigeste. 


De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


À regarder le final de l’opéra avec le bel arc-en-ciel : http://www.youtube.com/watch?v=BAb0_ovLvlM


Das Rheingold by Richard Wagner

Metropolitan Opera

Lincoln Center of Performing Arts

Production : Otto Schenk

Costume Designer : Rolf Langenfass

Lighting Designer : Gil Wechsler

Set and Projection Designer : Günther Schneider-Siemssen

Conductor : James Levine

Freia : Wendy Bryn Harmer

Fricka : Yvonne Naef

Erda : Jill Grove

Loge : Kim Begley

Mime : Gerhard Siegel

Wotan : James Morris

Alberich : Richard Paul Fink

Fasolt : Franz-Josef Selig

Fafner : John Tomlison

$ 15 | $ 375

Durée : 2 h 30 sans entracte

http://new.lincolncenter.org/live/

http://www.metoperafamily.org/metopera/

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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