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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 16:32

Remarquable


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


En allant voir « la Cerisaie » mise en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline, j’étais consciente du peu de risques d’être déçue. Grand texte, grand metteur en scène, belle distribution. Mais l’expérience que j’ai vécue avec ce spectacle dépasse la simple confirmation de mon espérance première. C’est une explosion. Ravageuse. Une liqueur enivrante où se mêlent le parfum des arbres en fleurs et la saveur douce-amère de la mélancolie. Une liqueur aux reflets sombres et dorés, que l’on voudrait goûter encore et encore. Pour ne pas risquer d’en oublier l’essence, enchanteresse, et profondément bouleversante.

Au cœur de ce grand spectacle, il y a ce texte. Le texte de Tchekhov, point de départ et d’arrivée du travail de Françon, poumon, centre, organe vital. Un texte dont chaque respiration, chaque subtilité nous parvient. Un texte auquel Françon et ses comédiens s’attaquent avec humilité, justesse, humanité. Un texte qui ne s’efface jamais derrière la patte du metteur en scène ou l’interprétation des comédiens. Serviteurs, tous, qui s’appliquent avec une minutie d’artisan à nous faire entendre les mots qui les précèdent, et dont ils acceptent de n’être que les passeurs.

Et la vie jaillit. La vie d’une communauté familiale réunie dans sa propriété, cette cerisaie qui va être vendue. Quand le rideau se lève, on est surpris de se trouver face à un décor réaliste. La chambre d’enfants de cette propriété, dans laquelle les domestiques attendent, au cœur de la nuit, le retour des maîtres. Par la fenêtre, au loin, on aperçoit les cerisiers en fleurs. Puis ce seront les champs, avec botte de paille et palissades, le salon et la salle de bal, et, enfin, le retour dans cette chambre d’enfants où sonnera l’heure du départ, définitif. Des décors imposants, somptueux, et dont le réalisme tranche avec les espaces symboliques ou décors minimalistes auxquels on est plus habitué dans les théâtres publics. Mais le choix de Françon ne tarde pas à s’imposer à nous comme une évidence. Là encore, en choisissant l’espace voulu par Tchekhov lui-même, et des costumes fidèles à l’époque (et splendides), il ne fait que se mettre au service de l’œuvre.

« la Cerisaie » | © Artcomart | Pascal Victor

Attention, on est loin de choix puristes, respectant à la lettre les volontés de l’auteur et dont je louerais l’académisme. Non, ce qui se dégage de cette mise en scène, c’est une justesse totale, implacable parce que respectueuse. Une harmonie. Un rythme commun. Rythme inexorable de l’enchaînement des jours et des nuits, grâce à une superbe création lumière, qui apporte sur scène l’aube aussi bien que le crépuscule. Rythme paradoxal de cette machine humaine, à la fois tragique et légère, souriante et douloureuse, où chacun se cherche, où la fuite se mêle à la constance, où une musique enlevée se marie au plus parfait silence. Entre ombre et lumière, entouré d’une équipe de stupéfiants comédiens, Alain Françon nous plonge dans la réalité brute de l’âme humaine.

Et, incontestablement, quand le metteur en scène dit que « choisir une distribution, c’est 70 % du travail », il connaît son sujet. Tous ses comédiens sont à saluer. Justes, lumineux, à l’écoute. Émouvants et drôles. On y croit, tout simplement. J’ai cru à tout. J’ai dévoré ce spectacle avec délice, avec ferveur, redoutant plus que tout le moment où il faudrait, comme eux, partir. Et, s’il ne faut en citer qu’un, ce sera Jean-Paul Roussillon. L’ami de Françon, à qui il avait promis de monter la Cerisaie car il rêvait de jouer Firs, le vieux serviteur dévoué. Un vieil homme traverse un plateau de théâtre. Seul. Il ne dit rien. Il ne fait rien. Il se contente, à petits pas tremblants, de parcourir la distance qui le mène de jardin à cour. Tente d’ouvrir une porte, qui ne cède pas. Puis dit tout simplement : « Fermé. Ils sont partis… Ils m’ont oublié… Ce n’est rien. ». Dehors, inflexible, le bruit d’une cognée tombant sur un cerisier. Je voudrais pleurer. Je voudrais hurler. Je me contenterai de demeurer muette, bouleversée par la douce violence de cette scène. Par ce comédien. Par les mots qu’il fait siens. Par le son mat et inexorable de cette hache, abattant une à une mes dernières résistances. Je me tais. Tout est calme. Je me sens plus vivante. 

Élise Noiraud


La Cerisaie, d’Anton Tchekhov

Production Théâtre national de la Colline

Mise en scène : Alain Françon

Texte français : Françoise Morvan, André Markowicz

Dramaturgie : Michel Vittoz

Assistante dramaturgie et mise en scène : Adèle Chaniolleau

Avec : Clément Bresson, Thomas Condemine, Irina Dalle, Noémie Develay-Ressiguier, Philippe Duquesne, Pierre-Félix Gravière, Jérôme Kircher, Guillaume Lévêque, Agathe L’Huillier, Julie Pilod, Sébastien Pouderoux, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre, Dominique Valadié, Adèle Chaniolleau, Frédéric Lopez, Gilles Trinques, Patricia Varney, Zimuth

Violon : Floriane Bonanni

Scénographie : Jacques Gabel

Lumière : Joël Hourbeigt

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Son : Daniel Deshays

Conseil chorégraphique : Caroline Marcadé

Costumes : Patrice Cauchetier

Assistante costumes : Isabelle Flosi

Concept coiffure maquillage : Dominique Colladant

Magicien : Senzo

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 17 mars au 10 mai 2009, du mercredi au samedi à 20 h 30 ; mardi à 19 h 30 ; dimanche à 15 h 30 ; relâche le lundi

Durée : 2 h 15

27 € | 19 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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