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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 10:56

Être voyeur


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Trois corps de femmes. Livrés. Il suffit de s’asseoir et de regarder. Des corps nus qui s’imposent aux spectateurs, adultes tranquillement installés dans l’obscurité qui cache les regards, rivés sur la scène, pointés sur les corps, dirigés sur des seins, des fesses, ou des pubis exposés là devant tous, sans gêne. Nous en avons vu d’autres, se dit-on. Mais encore ? C’est un peu agaçant à la longue, ces culottes, soutiens-gorge, ces bas que l’on enlève et que l’on remet. Et pourquoi ? Finalement, sommes-nous spectateurs ou voyeurs ? Quel rôle nous fait-on endosser ? Au-delà de la trivialité des poses, de la promiscuité et de la misère sentimentale, corollaire de l’exhibition marchandée, la pièce d’Ishem Bailey, « Kiss Me Quick », présentée à l’Odéon, à Nîmes, interroge avant tout le regard.

Dans les années 1970, Susan Meiselas, photographe, a suivi, à travers quelques États d’Amérique, des filles, de ville en ville. Interviews et images de Carnival Strippers ont servi à la création du texte d’Ishem Bailey, mis en scène par Bruno Geslin. Patty-patronne, la matrone, et Lili Carabine, détruite par le manque d’estime de soi, noyée dans l’alcool, égrènent le chapelet des territoires parcourus. Strip-teaseuses de foire. Elles content avec Lena, la dernière recrue, à la rue à la suite d’une rupture, quelques bribes de récits autobiographiques, à l’image de leurs vies fragmentées. Soliloques, moments de connivence et de chamailleries, permanente solitude alternent avec des scènes de strip assez déroutantes, si ce n’est celle de Léna, dans la cage en verre, qui joue de la lenteur, de la caresse et du jeu d’un voile transparent qui lie le corps à l’idée du regard désirant. Hormis ce moment, peu de sensualité, ou théâtralisée. Ni foncièrement obscène, ni franchement érotique. Pas vraiment abouti semble-t-il. Pourquoi ?

« Kiss Me Quick » | © Jean-Julien Kraemer

Sans retour à la source, l’impression d’un jeu peu maîtrisé persiste. Il faut alors regarder, plus tard, après le spectacle, quelques photographies des baraques foraines, images en noir et blanc de Susan Meiselas. Elles présentent toutes, sans concession et dans un réalisme cru, ces corps de femmes donnés en pâture, sans recherche esthétisante, à l’attention d’un public populaire, posté là et regardant avec une convoitise visible. Excès de démonstration, me disais-je. Mais, au regard des références, il n’en est rien. Au contraire, ces corps, toujours donnés à voir, sont à la ressemblance de la réalité. Peut-être est-ce ainsi que se communique le mieux le mal-être de ces filles plus que par les discours par elles prononcés. Car, même si leur condition et leur parcours suintent la misère, au regard des vécus, le texte paraît pauvre.

À vouloir transcrire l’exactitude des dires, issus des interviews, il y a le risque de ne pas toucher suffisamment le public. Si la démarche objective et sans compromis est intéressante, néanmoins les jeux sont un peu convenus et le rythme, bien qu’il s’agisse de rendre sensible le temps de l’attente avant chaque séance d’effeuillement, est parfois trop lent. Il reste quelques beaux moments. Parmi ceux-là, les projections sur la structure voilée de la scène et le final de la pièce tout en sensibilité. Moment où les voix, par le chant, laissent percevoir toute la fragilité des femmes meurtries.

Dans un monde où il est devenu conventionnel d’utiliser le corps de la femme comme argument de vente et de n’en montrer qu’une vision épurée, Kiss Me Quick nous ramène à la réalité du corps comme marchandise. Et, dans ce rapport institué, la pièce laisse la parole à l’observation lucide des filles, qui, toujours regardées sans jamais être vues, n’en sont pas moins des observateurs féroces des dessous cachés des relations humaines.

À consulter, les photographies de Susan Meiselas : http://www.art2art.org/more_meiselas-htm

Fatima Miloudi


Kiss Me Quick, dramaturgie et texte de Ishem Bailey

Conception, mise en scène et images : Bruno Geslin

Assistante à la mise en scène et collaboration artistique : Émilie Beauvais

Avec : Évelyne Didi-Huberman, Lila Rédouane, Delphine Rudasigwa et la participation du batteur percussionniste Matthieu Desbordes

Scénographie : Marc Lainé

Chorégraphie : Sophia Balma

Création costumes : Claire Raison et La Grande Mêlée

Création lumière : Laurent Bénard

Composition musicale : Teddy Degouys, Matthieu Desbordes

Assistant vidéo : Romain Tanguy

Régie générale : Patrick Le Joncourt

Administration-production : Danièle Montillon

Théâtre de l’Odéon • 7, rue Pierre-Sémard • 30000 Nîmes

Réservations : 04 66 36 65 00 - Théâtre de Nîmes

Mardi 17, jeudi 19 et vendredi 20 mars 2009 à 20 heures, mercredi 18 mars 2009 à 19 heures

Durée : 1 h 30

22 € | 20 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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