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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 16:51

Mozart oui, Bondy non


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


L’opéra élève l’âme. La preuve, pour cet « Idoménée », je suis assise dans la rangée je crois la plus haute qu’offre cet auguste théâtre, et cela s’appelle justement l’« amphithéâtre ». Comment s’asseoir ? Le siège doit faire vingt-cinq centimètres de profondeur et me coupe l’arrière des cuisses. Impossible de croiser les jambes, bien sûr. Se redresser ? Pas possible non plus : derrière moi, un pilastre en arc de cercle partant du mur pour rejoindre le centre du plafond m’empêche de relever la tête complètement. Le rideau s’ouvre sur la scène. Opéra, tu es souffrance ! Et toi, divin Wolfgang, que faut-il donc faire pour te mériter ?

Le décor est tout bleuté, le plateau est traversé par une grande diagonale lumineuse qui s’écrase sur des monticules de sable en carton-pâte. Ce sont là les nobles rivages de la Crète ! À droite, une structure comme un parallélépipède rectangle de travers impose sa présence massive. À quoi cela va-t-il servir ? Au centre, une sorte de trappe : un carré qui ressemble à une grande plaque d’aggloméré (hydrofuge, nous sommes sur une île) est, sur l’un de ses côtés, légèrement renfoncé dans le plateau. Décidément, le mystère s’épaissit.

On voit des silhouettes voûtées et habillées de noir vaquer à leurs occupations dans un coin de la scène. De l’autre côté, une frêle jeune femme vêtue d’une robe blanche : c’est la princesse Ilia. Elle est troyenne et est aimée par Idamante, le prince grec ennemi. Pas question d’amour entre ces deux-là. Idamante est magnanime et fait libérer les prisonniers troyens, au grand contentement de tout un chacun. Mais une personne ne se réjouit pas : la sombre Électre, qui aime Idamante mais n’en est pas aimée. Elle est (contraste !) vêtue d’une robe noire qui évoque la mode de l’Ancien Régime. Soit, donc, les éléments d’un drame de la jalousie.

Mais, sur ces entrefaites, on assiste au retour sur l’île d’Idoménée, le père d’Idamante, qui a reçu comme consigne de la part du dieu Neptune de sacrifier le premier individu qui se présenterait à lui sur la plage. And the winner is… Idamante, of course. La suite est un enchaînement de lamentations : désespoir du père qui ne peut se résoudre à tuer son fils, désespoir du fils qui ne peut épouser Ilia, désespoir d’Ilia prête à se sacrifier à la place du fils, désespoir d’Électre qui ne sait comment supplanter sa blanche rivale… Heureusement, quelques péripéties plus tard et moyennant l’intervention d’un monstre marin et de ce grand manipulateur de Neptune, la situation s’arrangera. Ouf ! Ah oui : il y a aussi le désespoir du peuple sur qui s’abattent divers fléaux, punition envoyée par Neptune qui attend toujours son sacrifice.

Il n’y a rien à faire, on n’arrive pas à être touché par tout cela. À quoi est-ce dû ? La musique de Mozart est très belle, quoique parfois assez pompeuse. Les chanteurs (enfin, surtout les chanteuses : le rôle d’Idamante est interprété par une soprane) sont excellents, et, si leurs silhouettes, pour moi, ne sont guère plus grandes que l’ongle de mon petit doigt, leurs voix sublimes semblent, elles, sortir d’une enceinte à cinq mètres de moi. Quelles voix et quelle acoustique ! L’orchestre, dirigé par Thomas Hengelbrock, est vraiment excellent, le son est très pur et expressif dans tous les registres. Alors, quoi ? Le sujet en lui-même n’est pas de nature aussi intime que dans d’autres opéras de Mozart plus ancrés dans leur époque, comme Don Giovanni ou Cosi fan tutte. Tel est l’opera seria, tout confit d’histoire et de mythologie.

« Idoménée » | © Fred Toulet | Opéra national de Paris 

Mais, au lieu d’essayer de rapprocher le sujet de notre sensibilité, d’en faire ressortir les articulations proprement dramatiques, la mise en scène de Luc Bondy produit l’effet inverse, avec ses costumes insipides, ses peintures assez laides – représentant à l’arrière de la scène les flots tempétueux – et cette grande structure de travers dont on n’a toujours pas compris à quoi elle servait. À un moment, le chœur s’avance sur le devant du plateau et entonne un air à pleins poumons devant le rideau baissé et alors qu’on rallume les lumières de la salle. Que cela signifie-il ? Ce dispositif a en tout cas créé une certaine agitation dans le public qui s’attendait sans doute à un entracte. Que nenni ! Peut-être a-t-on changé le décor ? Non plus. On retrouve les monticules de sable en carton-pâte, mais, cette fois, tour de magie : la plaque d’aggloméré est raccord avec le reste du plateau ! Mouais. Faux espoir, donc, suscité par ce chœur dont, pour le coup, on ne se souvient plus trop.

Il y a quand même un entracte. Me levant péniblement de mon petit siège de l’amphithéâtre, je suis toute cassée et commence à ressentir une certaine empathie pour ces personnages qui crient leur souffrance. J’aimerais bien faire comme eux, tiens ! Je ne détonnerais pas trop dans leur concert de lamentations et leurs coups de gueule contre cette vie mal fichue. En plus, j’ai un peu les mêmes chaussures que la princesse Ilia, des sortes de rangers noires qui lui donnent un air destroy. En parlant de costumes et de coups de gueule, je voudrais ici exprimer mon ras le bol : est-il écrit quelque part que tous les princes de théâtre et d’opéra dans les mises en scène modernes doivent porter des bottes et un grand manteau informe ? Ces habits, dont se pare le roi Idoménée, on a l’impression de les avoir déjà vus cent fois. Faut-il, pour extraire la substantifique moëlle de la musique de Mozart, débarrasser les protagonistes de toutes les contingences de style ou d’époque pour les vêtir, qui d’un genre de pyjama marron tout moche (Idoménée sous son manteau !), qui d’une sempiternelle redingote grise, quintessence ultime de tout habit de militaire (Idamante) ?

Lui aussi excédé, Neptune pousse quelques divines gueulantes. Quand le sacrifice demandé n’arrive pas assez vite, le tourment apocalyptique qu’il déclenche devrait donner lieu à des mouvements de foule d’une ampleur et d’une force dramatique considérables. Mais, là encore, la mise en scène échoue à rendre visuellement la puissance évocatrice de la musique dont Mozart a le secret, celle-là même qui anime le Confutatis du Requiem ou l’ultime scène de Don Giovanni. Les mouvements de foule font davantage brouillon que panique. Dommage. En revanche, on sent parfois percer, de façon quasi incongrue, une élégance moins pompeuse, presque malicieuse, comme dans cette marche que Kubrick a réutilisé pour son Barry Lyndon. Heureux intermède dans cette musique souvent solennelle, mais qui peut aussi être touchante, à l’instar du très beau duo entre Ilia et Idamante qui s’avouent enfin leur amour partagé.

Pour les personnages, tout finit donc plutôt bien. Tout le monde ou presque se réjouit de l’ordre nouveau. D’ailleurs, pour fêter ça, la plaque d’aggloméré s’est vaillamment hissée quelques centimètres au-dessus du plateau… Et même si, finalement, on ne s’est pas vraiment ennuyé, c’est ce soulagement général que nous partageons, nous aussi, lorsque sonne la fin de la représentation ! 

Céline Doukhan


Idoménée, de Wolfgang Amadeus Mozart

Livret de G. Varesco d’après Idoménée d’A. Danchet

Direction musicale : Thomas Hengelbrock

Mise en scène : Luc Bondy

Avec :

– Idomeneo : Paul Groves

– Idamante : Joyce DiDonato

– Ilia : Camilla Tilling

– Elettra : Mireille Delunsch

– Arbace : Johan Weigel

– Il Gran Sacerdote : Xavier Mas

– La Voce : Ilya Bannik

– Due Cretesi : Yun-Jung-choi, Anna Wall

– Due Troiani : Jason Bridges, Bartlomiej Misiuda

Décors : Erich Wonder

Costumes : Rudy Sabounghi

Lumières : Dominique Bruguière

Dramaturgie : Geoffrey Layton

Chorégraphie : Arco Renz

Chef des chœurs : Winfried Maczewski

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris

Opéra Garnier • place de l’Opéra • 75008 Paris

Réservations : 0892 89 90 90 ou www.operadeparis.fr

Métro : Opéra, R.E.R. Auber

Du 27 février au 22 mars 2009

Durée : 3 h 15, en comptant un entracte de 30 minutes

De 7 € à 172 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

DA 20/01/2010 18:41


Vous ne connaissiez visiblement pas  l'opéra de Mozart, difficile de faire une critique dans ces conditions... Le spectacle de Bondy n'est certes pas exceptionnel, mais ce genre de description
basique avec des propos à l'emporte-pièce sur le travail du metteur en scène ne mène pas bien loin...


ILIA 31/03/2009 17:10

Chers amis moi aussi j'ai assisté au spectacle comme étudiante de la dramaturgie musicale (pour avoir une note).Etant grecque, j'ai reconnu tous de suite une imitation (mauvaise) de l'esthetique cinematographique de Theodore Aggelopoulos et son film "le voyage des comediens" (par rapport aux costumes et les mouvements du choeur ) mais ici manque un mot :"l'esthetique".Au niveau du decor rien!Pas fonctionnel et laide... la mise en scene?rien!Je ne veux pas entrer aux details..je perd du temps...C'est dommage de ne pas honorer de la meilleure façon l'institution "opera" et "Garnier" .Comme étudiante je me sens souvent aux spectacles de Garnier que je vais perdre mon bon instict.Il faut critiquer beaucoup les spectacles et je suis vraiment contente quand je vois des critiques honnetes sans autres motivations de decrire clairement le resultat.Le probleme d'opera d'aujourd'hui est plutot au niveau de la mise en scene!On a les voix, l'argent...mais pas une ecole de mise en scene pour parler de composition musicale scenique! Il n'y a pas de competitions de mise en scene, le theatre n'est pas un opera, le cinema n'est pas un opera, mais tous les metteurs en scene viennent du theatre ou cinema, ils ne sont pas de musiciens donc ils manquent toujours la moitié de l'oeuvre qui existe dans la musique.Comment de creer quelque chose statique comme on a vu à Idomenée  quand il y a la musique de Mozart??? Ou de Verdi??voir Traviata la mauvaise mise en scene de Ch.Martalher...dommage et personne ne dit rien...il faut commencer à hurler peut-etre comme c'est passé aux Fées de Wagner pendant la generale au theatre de chatelet la semaine precedente...On a besoin de metteurs en scene comme Pierre Strosser,(Pelléas) Jean-Pierre Ponnelle etc...et mieux encore d'une ecole de mise en scene de l'opera!

Yohan 25/03/2009 10:53

Je vous trouve quelque peu sévère envers ce spectacle. Je conçois que votre installation n'ait pas été la plus confortable, et qu'elle a influencé votre appréhension de la pièce, mais j'ai l'impression, en vous lisant, que vous ne retenez que cela. Pour info, j'ai également vu ce spectacle de l'amphithéâtre, mais pas du dernier rang.Sur l'histoire, c'est une tragédie grecque qui commence comme telle, avec le destin qui joue des tours aux protagonistes, et se termine bien. On y retrouve tous les ingrédients qui interviennent dans les récits de l'Illiade ou l'Odysée, dans la lignée desquels s'inscrit cet opéra. Pour le mise en scène, je ne partage pas votre déception. J'ai apprécié cette sobriété, rompue par les interventions du choeur lors du naufrage ou face au rideau.Bref, j'ai passé un très bon moment à l'opéra avec Idomeneo !

HUVET Michel 24/03/2009 19:07

Ma chère, bravo. Je me délecte de vos critiques. Et je parle en connaisseur : 35 ans de critique musicale et de journalisme derrière moi ! Tenez, très chère, je vous embrasse !Michel

Les Trois Coups 24/03/2009 19:47


Merci, Michel.


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