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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 19:26

Le son du mouvement


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Les mots manquent pour transcrire la profondeur des sensations et des images mentales que provoque « Entracte » de Josef Nadj et Akosh Szelevényi, morceau de bravoure pour trois danseurs, une danseuse et quatre musiciens. Mais la beauté du spectacle est un argument suffisant pour essayer.

J’avais eu la chance de voir, en 2006, le magnifique Asobu – deuxième collaboration avec le saxophoniste Akosh Szelevényi, après Eden en 2003 – dans la cour d’honneur du palais des Papes, où Nadj était convié en tant qu’artiste associé au Festival d’Avignon. L’expérience m’avait laissée dans un état proche de la lévitation, pas seulement dû à l’étourdissement de me trouver pour la première fois dans ce lieu magique. Spectacle intimiste, Entracte est à l’opposé de l’ampleur d’Asobu, mais la puissance d’évocation, l’interprétation hallucinée de Nadj, transmise à ses danseurs avec fièvre, est toujours là.

Le sujet d’Entracte est, ainsi que l’a souhaité Nadj, le récit de la recherche « du plus haut degré d’osmose » entre la musique et la danse, but visé depuis ses premières créations et qu’il perpétue depuis 1995 au Centre chorégraphique national d’Orléans. Une osmose qu’il semble avoir trouvée dans sa collaboration avec Szelevényi, au parcours aussi éclectique que le sien, originaire comme lui de la Voïvodine, région marécageuse de l’actuelle Serbie et source d’inspiration de nombreux spectacles.

L’unité est d’abord scénique : les quatre danseurs répondent aux quatre musiciens, placés au centre de la scène, et évoluent à leur hauteur. Les deux maîtres d’œuvre ont élaboré ensemble une partition semi-improvisée, dont la particularité est d’avoir été créée en même temps pour les musiciens et les danseurs. Les corps ne suivent pas les instruments, bien au contraire, ils construisent le spectacle en harmonie, et se reflètent : il n’est pas rare d’entendre les danseurs produire, dans leurs efforts, leurs borborygmes, les sons du mouvement… tandis que les musiciens se prêtent souvent avec humour au jeu dramatique et à l’ampleur des gestes.

Entracte met également en scène la rencontre des univers à travers des images et des oppositions fortes, qui prennent à cette occasion un regain de sens : homme-femme, noir-blanc, lumière-obscurité. La polyphonie des formes d’expression, chère à Nadj, le peintre-danseur, ne cesse de se manifester : musique et danse, mais aussi théâtre d’ombres, marionnettes, dessin collectif… Le but est d’expérimenter l’application décalée de chaque objet scénique. En effet, les protagonistes d’Entracte font feu de tout bois, comme s’ils découvraient constamment l’usage de leur propre corps et, mystère plus grand encore, du corps de l’autre.

On apprendra en lisant le livret du spectacle que Nadj s’est inspiré du Yijing (ou Livre des mutations), œuvre fondatrice de la philosophie chinoise. De nombreux signes attestent cette origine : la complémentarité du yin et du yang, qui trouve son illustration la plus parfaite dans le poignant duo final. L’homme en noir et la femme en blanc tournent sur eux-mêmes inlassablement, comme dans une boîte à musique, jusqu’à se confondre. La liste des « indices » est encore longue : dans Entracte, Nadj ne cesse de revenir sur la réalité des symboles, et l’évolution que l’art peut leur conférer.

La scène consacre la grandiose liberté des corps et fait le récit de leur révolte contre l’immobilité. Postures simiesques assumées jusqu’au lyrisme, les danseurs, mains derrière le dos, volent comme des oiseaux aux ailes brisées. Ils font parler la musique, qui joue de leur complicité et les transforme tantôt en marionnettes agitées de mouvements désordonnés, tantôt en figures hiératiques et sublimes. Le sens du mot « grâce » ne cesse de s’ouvrir… Par-dessus tout, il y a Josef Nadj, présence si poétique, si évocatrice, qu’il n’a même pas besoin de bouger. Mains immenses et pieds nus dans son éternel costume noir trop large, gestes saccadés, profil d’aigle et regard noir, l’homme-araignée raconte l’histoire sans fin d’une lutte pour l’existence. 

Sarah Elghazi


Entracte, de Josef Nadj et Akosh Szelevényi

Chorégraphie et scénographie : Josef Nadj

Composition musicale : Akosh Szelevényi

Danseurs : Ivan Fatjo, Peter Gemza, Josef Nadj, Marlène Rostaing

Musiciens : Robert Benko, Éric Brochard, Gildas Étevenard, Akosh Szelevényi

Création lumières : Rémi Nicolas, assisté de Lionel Colet

Mise en son : Jean-Philippe Dupont

Construction décors et objets scéniques : Olivier Berthel, Julien Brochard, Clément Dirat, Julien Fleureau

Décoration, création accessoires : Jacqueline Bosson

Costumes : Françoise Yapo, assistée de Karin Wehner

Direction technique : Steven Le Corre

Régie son-face : Jean-Philippe Dupont

Régie lumières : Lionel Colet

Régie scène : Alexandre De Monte

Production et diffusion : Martine Dionisio

Opéra de Lille • 2, rue des Bons-Enfants • 59001 Lille cedex

Réservations : 0820 48 90 00 ou sur www.opera-lille.fr

Les 18, 19 et 20 mars 2009 à 20 heures

Durée : 64 min, sans entracte

21 € | 16 € | 12 € | 8 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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