Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 14:54

Trop belle pour nous


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


C’était au Café de la danse, lieu vaste et branché campé au milieu de la rue de Lappe, tout près de la Bastille. La compagnie française Bord-cadre basée à Avion (Pas-de-Calais) s’était associée à la compagnie britannique Third Party basée à Hastings (Sussex) pour présenter, en version bilingue, « la Fausse Suivante » de Marivaux dans une comise en scène de Cécile Rist et de John Wright. Sen-sa-tion-nel ! Seul bémol : pour nous, c’est fini. Cette friandise jubilatoire s’en va régaler nos amis anglais, aucun autre lieu français, à part Dieppe et Avion (décidément, ces Nordistes !), n’ayant jugé bon de la programmer. Ni même de venir la voir, histoire de… Artistes français, un conseil : vous avez du talent ? Émigrez !

Pour les détails, je vous renvoie au site, fort bien fait, de la troupe française, dont nous avions déjà vu avec plaisir le précédent spectacle (Connectic). Je rappelle en vitesse les données de la pièce. Une jeune fille riche se fait passer pour un jeune homme pauvre, le chevalier, afin de percer à jour les vraies intentions de Lélio qui veut l’épouser. Son stratagème se retourne contre elle pour trois raisons. D’abord, un valet, Trivelin, surprend son secret et décide de la faire chanter. Ensuite, Lélio, la prenant pour un homme, la charge de séduire une comtesse dont il veut se défaire. Enfin, ladite comtesse, le prenant elle aussi pour un homme, s’éprend d’elle.

Sans doute une des plus belles pièces de Marivaux, qui y réussit comme jamais son mariage de la critique sociale et de la comédie romanesque. Coup de chapeau à ce propos à Tom Morton, dont la traduction, vive et précise, coule de source. Elle ne fait que renforcer cet air de famille qu’ont la Fausse suivante et la Nuit des rois de Shakespeare, pièce travaillée d’ailleurs par ces mêmes équipes il y a deux ans au Quai d’Angers. Mais revenons à ce jeu de l’amour et du calcul. Pour l’instant, ce qu’on en voit c’est surtout un plateau nu avec à gauche les comédiens sagement assis, à droite une guitare électrique et une contrebasse, au fond une sorte de filet à provisions géant dans laquelle sont emprisonnés des dizaines d’oreillers dont nous reparlerons.

© Ptitfix 

Entrée de Anthony Gleave (Frontin) s’accompagnant au ukulélé dans son habit élimé et de Nicholas Colett (Trivelin) tout aussi mal fagoté. Difficile de ne pas songer à Vladimir et Estragon attendant Godot. Pour passer le temps donc, ils tentent de nous exposer la situation en anglais. Je dis « tentent », car ils sont sans cesse interrompus par Bastien d’Asnières (Arlequin), autre phénomène, qui, lui, plaisante, fait ses commentaires en français. Le ton est donné : léger, complice, irrésistible. Que faut-il pour jouer Marivaux ? se demandent en substance nos trois compères. Du dix-huitième siècle ? En voilà ! Et d’aller quérir les fameux oreillers qu’ils se mettent à disperser sur toute la scène. Gages que nos mirettes auront leur content de bouillonnés à la Fragonard. Et puis ? Des femmes ! Justement, voici Cécile Rist dans son treillis de chevalier. Pour une fois, on croit au travestissement. Les gestes, la voix, l’allure, tout y est. Aucun doute : c’est bien un gars, un vrai qui jure, tempête… Pas bien longtemps. By Jove, ces coquins savent tout ! Elle est démasquée.

Pour se taire, Trivelin exige d’être payé en nature, d’ailleurs sur-le-champ. Cette étrange relation sadomasochiste n’est pas sans rappeler celle de De Florès avec Béatrice dans The Changeling de Middleton, œuvre également montée naguère par John Wright. Même esprit décadent dans les premiers échanges entre le chevalier et son prédateur, pardon : son prétendant Lélio. Première fois qu’on entend, chanté en chœur par nos clodos, le superbe « Take A Walk on the Wild Side » de Lou Reed, qui deviendra le thème de la pièce. Une trouvaille. Pendant ce temps, les jeunes gens se soûlent et roulent à qui mieux mieux. Rira bien qui rira le dernier ! Guillaume Tobo prête à son noble désargenté le pragmatisme, la flemme et la cruauté d’un chat de concours, Cécile Rist à son chevalier la fourberie d’une louve qui se ferait passer pour un brave toutou. Nous, on boit du petit lait.

© Ptitfix 

Suivent à un train d’enfer les scènes de flirt, souvent très poussé, entre la comtesse (Dounia Sichov) et Lélio. Ou bien de badinage à mots couverts non moins troublant avec le faux chevalier. Dounia Sichov attaque ses scènes de lutte avec elle-même comme un véritable match de boxe. Elle cogne, encaisse, part ruminer dans son coin, tape du pied et revient plus furibarde que jamais. Une des plus belles, et drôles, comtesses que j’ai jamais vues. Son anglais est en outre remarquable. Car on continue, bien sûr, à passer d’une langue à l’autre. De son côté, Cécile Rist montre à merveille le désarroi qui peu à peu s’empare de la vierge et de l’honnête homme, qu’incarne son personnage. Retour d’Arlequin qui écoute aux portes, ou plutôt au matelas, ce qui nous vaut un gag tordant, suivi d’un autre, plus fou encore, de dérapage incontrôlé avec son diable qui, littéralement, l’envoie dans le décor. Le clown, l’acteur, et l’acrobate sont à saluer.

Soudain, le ton change. Voici Trivelin scotché sur une chaise par un Lélio qui ne plaisante plus. Merci aux deux cometteurs en scène de nous avoir épargné une violence vraie qui n’ajouterait rien. Ce Reservoir Dogs se termine donc en Un poisson nommé Wanda, Trivelin partant à pied, rivé à sa chaise. Quel excellent homme et acteur que ce Nick Colett ! Rares sont les comédiens capables de montrer autant de talent qu’ils en donnent à leurs partenaires. Son Trivelin est une merveille. Idem pour Tony Gleave, alors qu’il a beaucoup moins de texte, avec son Frontin. Deux bons. Dernier pied de nez de nos surdoués : le face-à-face du fourbe et de son ennemie, tous deux derrière leur masque de mousse à raser. Magistral. La pauvre comtesse connaît un sort moins souriant. C’est elle la vraie victime de cette mascarade. Elle perd sur tous les tableaux. On garde longtemps en mémoire son « Je vous aime tant ! Qu’avez-vous fait pour le mériter ? ». Un très beau moment, musical de surcroît.

En cette période tristounette où tout semble soudain être tombé en panne, y compris l’Europe, cette coopération remonte le moral. Hay for the British Council ! Un spectacle magnifique, d’une grande générosité et d’un métier époustouflant. Qu’il ne soit pas repris en France serait non seulement grand dommage mais encore une honte. 

Olivier Pansieri


La Fausse Suivante, de Marivaux

Compagnies Bord-cadre/Third Party

http://bordcadre.jimdo.com/

Traduction en anglais : Tom Morton

Metteurs en scène : Cécile Rist et John Wright

Assistant : Tom Morton

Avec : Nicholas Collet, Anthony Gleave, Cécile Rist, Dounia Sichov, Bastien d’Asnières, Guillaume Tobo

Scénographe : Laura Gozlan

Chorégraphe : Jean-Philippe Costes-Muscat

Lumières : Carole Van Bellegem

Une production Bord-cadre-Third Party

En coproduction avec la ville d’Avion

et le soutien du British Council, de l’ambassade de France au Royaume-Uni, de la région Nord - Pas-de-Calais, du département du Pas-de-Calais, de l’A.D.A.M.I., du South East Arts Council

Café de la danse • 5, passage Louis-Philippe • 75011 Paris

www.cafedeladanse.com/

Métro : Bastille

Réservations FNAC : 0892 68 36 22

Mercredi 18 mars 2009 à 20 heures

Durée : 1 h 50

20 € | 15 €

En tournée au Royaume-Uni :

– le 22 mars 2009 à Bromsgrove

– les 23 et 24 mars 2009 à Derby

– le 25 mars 2009 à Maidstone

– les 26 et 27 mars 2009 à Doncaster

– le 29 mars 2009 à Bracknell

– le 31 mars 2009 à Poole

– le 1er avril 2009 à Wolverhampton

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher